Avril 1962

 

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1 Avril 1962 :

5 attentats, 3 morts, 2 blessés.

6 plastics.

Le centre ville d'Alger, bourgeois, est bouclé et fouillé, nombreuses arrestations.

5 officiers déserteurs du maquis O.A.S. de l'ouarsenis arrêtés. Pierre Aoustin, pied noir d'Aïn Bassem, étudiant en chirurgie dentaire, blessé à la machoire refuse de se rendre, se perd dans les broussailles et disparaît à jamais. Comme lui, Gilbert Bayard, pied noir d'Alger , employé de bureau est aussi disparu.

A Oran Katz ne communique plus le chiffre des victimes du FLN "de crainte de provoquer la rupture du cessez le feu".

Jean Mira, membre des Collines d'Oran. A été tué le 1er avril 1962, rue de l'Abricotier, quartier St-Pierre, lors d'une opération de repérage d'un émetteur par les garde-mobiles.

J ean-Paul Robert

 

Les gaullistes et le FLN mettent en place une coopération secrète :

Vitalis Cros, préfet de police d'Alger, dans son livre d'auto justification, ne cache pas qu'il coordonnait son activité avec celle du FLN. "Le FLN était devenu un parti reconnu le 19 mars. Dès le 30 mars, nous nous sommes concertés de plus en plus régulièrement en accord avec le Rocher Noir et le Président Fares".

Le Préfet a voulu justifier cette pratique parfaitement illégale : "... après les Accords d'Evian et le référendum du 7 avril (sic, le 30 mars)", écrit-il, "le terrorisme du FLN a pratiquement cessé puisque son idéologie triomphait".

Il est difficile de savoir ce que Vitalis Cros entend par "pratiquement".

Le FLN n'a fait qu'amplifier ses actions après le 19 mars.

 Le Préfet précise qu'il participa, dès le début d'avril, à des "rencontres quotidiennes" avec Omar Oussédik "pour coordonner notre action avec celle des organisations algériennes". Vers quels buts tendait cette coopération ? Vitalis Cros est relativement imprécis: "...il s'agissait", dit-il, "d'approvisionner les quartiers musulmans terrorisés et repliés dans leur terreur, de ravitailler les cliniques, - notamment celle du Clos Salembier - et d'intégrer peu à peu la force réelle de l'Exécutif et du FLN dans le dispositif général " Le Préfet fait allusion ici à une activité humanitaire et à une aide apportée à la population. Cependant ses contacts ne se limitent pas à cela. "Intégrer peu à peu la force réelle de l'Exécutif et du FLN dans le dispositif général " est une formule délibérément neutre qui peut paraître anodine. Elle ne l'est pas car elle signifie: participation du FLN à l'ordre public.

Pour cela, il lui faut disposer d'un corps de police. Sous la dénomination de Corps Urbain, il entre en service dans la capitale au printemps de 1962. Ses membres sont appelés les A.T.O. (Auxiliaires Temporaires Occasionnels). A Alger, cette force, bien que relevant, en théorie, de l'Exécutif sera un des fruits essentiels de la coopération de la Préfecture de Police et du FLN.

La lutte contre l'O.A.S. et la nécessité de tenir la capitale après le référendum, rendaient indispensable d'avoir des policiers capables de prendre le relais. Cette collaboration du Préfet et du FLN local laisse apparaître une certaine précipitation dans la manière dont fut organisée la période transitoire.

Ainsi Vitalis Cros nous apprend qu'il devait recruter et former quelque 200 A.T.O.. Leur formation explique-t-il dans son livre "amène plusieurs fois par semaine à la Préfecture", le délégué à l'Exécutif chargé de l'ordre public, M. El Hassar. Celui-ci est un homme de paille du FLN, qui lui a imposé jusqu'à son directeur de cabinet. Mais, l'influence du FLN, va bien au delà de la présence de ce personnage. Le lecteur apprend en effet qu "Omar Oussédik désignait les candidats pour les envoyer à l'école de Police de Belli Messous où ils étaient habillés et armés en moins de quinze jours"

Ces fameux A. T.O. ne sont donc pas des gens seulement agréés par le FLN mais bien choisis par lui. On ne peut que les considérer comme une force sous influence, une milice à son service, bien qu'elle soit, ne l'oublions pas, équipée par les autorités françaises.

 

2 Avril 1962 :

L'armée française attaque à l'arme lourde le maquis OAS de l'ouarsenis, elle arrête 44 hommes dont sept officiers.

Les maquisards n'ont pas voulu tirer contre leurs anciens camarades, qui, eux n'ont pas hésité, ils ont tué le lieutenant Ferrer et le sous lieutenant Moutardier.

 Le général Ailleret, le bourreau de Bab El Oued et le boucher de la rue d'isly pratique la langue de bois et connaît tous les détours de l'administration. Une instruction datée de ce jour ordonne:

"les anciens militaires réguliers ou supplétifs qui désireraient s'installer en métropole le feront avec la nationalité française. (...) pour éviter un afflux malencontreux de candidatures, il n'est pas procédé pour le moment au recensement de ces cas particuliers ; ils feront l'objet de l'établissement d'un dossier selon procédure à mettre au point".

bien entendu la procédure n'a jamais été au point, 150.000 morts.

A Alger, dix attentats font 7 morts.

A Oran, deux morts, 5 blessés.

A Blida, des parachutistes se heurtent à une foule musulmane hostile, nombreux morts. (pudeur officielle).

A Perregaux, un groupe FLN attaque des militaires français, 4 tués (dont un égorgé), sept F.L.N. abattus.

 Ouverture de la campagne officielle du référendum devant approuver les déclarations d'intention d'Evian, aucun parti partisan de l'algérie française n'est autorisé à y participer. La campagne ne couvre pas l'algérie, dont le sort est en jeu.

Joseph Proux,sous ofricier, croix de guerre 39-45, arreté à Alger le 5 mars 1962, la nuit bleue (132 plastics!) tranferé à la prison de la Santé, et pris dans la nuit de douleurs et de vomissements. Le medecin de gare lui prescrit de l'apirine et un suppositoire, il meurt dans la nuit.

 

3 Avril 1962 :

19 morts, 25 blessés.

Parmi les plus spectaculaire (et de loin le plus médiatisé) l'attaque par l'O.A.S. d'un P.C. du F.L.N., ancienne clinique, qui servait aussi de centre de torture et de prison. Sur renseignement donné par l'armée, l'O.A.S. attaque la clinique, tue une dizaine de F.L.N. et délivre quatre de ses membres (OAS donnés par les gaullistes au FLN), en cours d'interrogatoire.

Cette action servira au Monde à diaboliser une fois de plus l'action des pieds noirs, en pleine page dans le journal du 4 le Monde présente la clinique comme une oasis de paix humanitaire et les O.A.S. comme de sanguinaires voulant empêcher les membres du F.L.N. de soigner leurs dépressions nerveuses.

 Condamnations à Paris de 9 plastiqueurs, de six mois avec sursis à dix ans fermes.

Fin de l'instruction du procès Jouhaud, le général a été interrogé par le juge d'instruction en tout et pour tout quatre fois, deux fois sur le putsch, deux fois sur l'O.A.S., pendant quatre jours successifs. L'ouverture du procès est fixé au 11, en tout deux semaines suffiront depuis son arrestation pour le condamner à mort.

Quand elle le veut, la justice française est rapide et sévère.

Lors du comité des affaires algériennes de ce jour, qu'il préside, de Gaulle déclare (Peyrefitte, "c'était De gaulle ") :

"il faut se débarrasser de ce magma de supplétifs qui n'a jamais servi à rien.."

Cette réunion du 3 avril est la première après l'accord de cessez-le-feu (19 mars).

Les mesures d'application du cessez-le-feu ont fait l'objet d'une Directive du Premier Ministre.

Le Haut Commissaire Christian Fouchet fait le point de la situation. "Le F.L.N. a pris le contrôle total du bled. Des musulmans sont torturés" La fusillade de la rue d'isly, déclenchée "en réponse aux tireurs" a produit une vive émotion, mais "Cette affaire a fait réfléchir la population. L'effort ne doit pas être relâché. Oran échappe à l'administration française. Le bouclage est insuffisant" .

Le Général Ailleret exprime son inquiétude sur l'attitude du FLN. Les contacts avec les Commissions mixtes de certaines willayas sont difficiles à établir, le FLN encourage des désertions massives et récupère chaque jour l'équivalent de 1 ou 2 katiba (200 à 500 hommes).

A Oran, "Katz voudrait livrer bataille et réclame des renforts. Il voudrait 31 bataillons au lieu de 21". Ailleret propose de laisser la situation en l'état, et de "régler le problème progressivement par des opérations localisées".

Pour le Chef de l'Etat, "depuis le cessez-le-feu, les affaires sont en bonne voie". Il y a des incidents: OAS et désertions. Il faut "empêcher les désertions, en finir avec les harkis, magma qui n'a jamais servi à rien". L'OAS est "capable de faire des coups spectaculaires, mais sans issue. Il se montera encore le cou ...Il était indispensable d'avoir tiré pour disperser les charmes, si on peut appeler charmes...Ne pas cesser l'activité à Alger, fouiller la ville, réduction progressive. Résoudre le problème à Oran, il faudra envoyer des renforts et il faut vouloir réduire Oran, fouille, réduction progressive. Le barrage a de moins en moins d'importance, priorité à Oran par rapport au barrage...importance de l'information: avoir un journal pour passer l'information , rétablir l'autorité dans les services publics et révoquer un certain nombre de gens".

Le décret du 12 avril répartit les compétences et les services de sécurité entre le Haut Commissaire et l'Exécutif provisoire. On note que la DST, qui devait être subordonnée au Haut Commissaire, n'est pas citée, sans que l'on sache si ses 184 fonctionnaires ont été rapatriés.

D'après Faure, l'Harmattan, Les archives inédites de la politique algérienne ISBN 2-7384-9117-0

 Cette réunion du 3 Avril marque une évolution dans l'abandon par la France de ses alliés musulmans, il FAUT les désarmer, et s'en débarrasser, il n'est plus question de volontariat.

 

4 Avril 1962 :

17 attentats, 9 morts, 5 blessés à Oran.

5 enlèvements à Oran.

Hold up (cent millions d'ancien franc).

A Alger, le travail reprend à la compagnie pétrolière SNREPAL, traumatisée par les enlèvements de ses ouvriers et de ses ingénieurs.

Salan est contesté par les colonels Lire ICI les détails de cette contestation, due au désaroi de l'O.A.S. après le massacre de la grande poste et l'echec du maquis de l'ouarsenis.

Une jeune européenne d'une vingtaine d'année, à Oran, hurle et trépigne. Plaquée contre un mur, en bordure du quartier, elle est "fouillée" par les C.R.S. Pratiquement, elle est déshabillée. Le spectacle semble plaire. Et cette séance gratuite de strip-tease, s'ajoutant aux cris stridents de la jeune fille, attire évidemment bien des regards curieux et intéressés. Un officier s'avance, blême. C'est un lieutenant de Tirailleurs.

"- Je vous donne l'ordre d'arrêter! s'écrie-t-il, visiblement hors de lui.

- Nous n'avons pas d'ordre à recevoir de vous! rétorque le chef du détachement de C.R.S.

- Vous n'avez aucun droit pour faire ce que vous faites là!" poursuit le lieutenant.

La foule s'agglutine. La température monte. La jeune fille se rhabille, tant bien que mal, et remonte sa jupe déchirée. Les C.R.S. lâchent prise. J'ai su, depuis, que le jeune lieutenant n'était plus officier. Après... beaucoup d'ennuis, il s'était décidé à demeurer un homme respecté, plutôt qu'un fonctionnaire respectable.

"Journal d'une Agonie" du colonel Bernard Moinet, ISBN 2 907862 91 x

Le directeur général des chemins de fer algérien, professant des opinions algérie française est expulsé d'Alger. (cette tactique des autorités française est excellement dissuasive, car elle laisse les femmes et les enfants en algérie sous les coups du FLN sans leur mari et leur père).

L'armée française, attaquée près de Tlemcen par des troupes récemment ralliées au FLN se défend. Le bilan est secret.

 

5 Avril 1962 :

Le contingent est désaxé, désarçonné, désemparé. Le jeu des rivalités et des inimitiés, la haine du pied-noir, les oppositions calculées et provoquées entre cadres et hommes de troupe, entre Légion et parachutistes d'une part, unités "régulières" d'autre part, ont fini par désorienter totalement 1'armée si soudée de 58 et 59. Si l'intégration de l'Algérie dans la France a été combattue par tous les moyens, la désintégration de l'Armée, elle, a fait son oeuvre.

Aussi, les incidents se multiplient-ils, cachés bien sûr aux yeux de tous et surtout de l'opinion métropolitaine. Ils n'en deviennent que plus graves, parce qu'ignorés pour la plupart, mais admis et acceptés tacitement par un commandement passif. Un colonel est réveillé chez lui vers deux heures du matin par un groupe d'infanterie qui a reçu l'ordre de fouiller l'appartement. Il y a sans doute eu erreur dans la désignation de l'adresse et de la personne visée. Quoi qu'il en soit, les hommes déjà pénètrent dans le couloir d'entrée. Véhémentes protestations. Un sous-officier menace alors de son pistolet et pose délicatement le canon de l'arme sur le ventre du colonel qui refuse tout net de laisser se poursuivre l'intrusion de la troupe. Le lendemain matin, le même colonel ose venir protester auprès du général commandant le corps d'armée. Cette intervention est jugée comme malvenue. Quatre jours plus tard, il prend l'avion pour la métropole, sans même avoir pu emmener un seul de ses meubles.

Les plastics sautent à une cadence folle. Il se trouve des gens pour se demander d'où sortent toutes ces charges, alors que des dizaines de carrières de pierre existent tout autour d'Oran et que les chefs d'entreprises européens contrôlent de très près l'emploi et le stockage des explosifs depuis des années. Depuis 1954 en effet, malgré le grand nombre de musulmans qui étaient employés sur ces chantiers, aucune fuite ne s'était produite. Aujourd'hui, les explosifs des travaux publics et des entreprises privées, ainsi que ceux employés pour les pétroles, sont de plus en plus incontrôlables, malgré tous les efforts déployés. L'état-major du corps d'armée est installé dans une véritable citadelle, à une seule porte d'entrée. La protection directe en est assurée par les effectifs de deux bataillons, les environs sont truffés de barbelés. Quatre explosions viennent pourtant de se produire, à l'intérieur même de l'enceinte, de petites charges ayant été déposées en bordure de certains locaux. La salle opérationnelle elle-même vient de sauter et le matériel en est totalement détruit, à cinquante mètres des appartements et du bureau du général. On s'affole, on s'interroge, on interroge, on ne sait plus. On suspecte tout le monde, on n'accuse personne, on suppose, on s'intoxique, on crève de rage. Les inconditionnels les plus nerveux, peu nombreux, crient à la trahison - ce thème me fait souvent rire. Il leur va si bien! En fait, on ne trouvera jamais qui a pu entrer, comment il a pu le faire, quel personnel a pu agir. Et comment parvenir à un quelconque résultat parmi des centaines de secrétaires, de dactylos, de radios, de personnels civils de toute sorte, qui sont employés par l'administration militaire depuis toujours? Mais comment s'étonner aussi de ce que ceux-là ne comprennent pas et surtout n'admettent pas que dans quelques mois, peut-être quelques semaines, l'A.L.N. ou les bureaux politiques du F.L.N. occuperont un des P.C. les plus anciens de l'armée française?

Il en résulte une ambiance indéfinissable, insupportable. La sécurité militaire lance ses foudres et organise ses réseaux parallèles d'officiers, de sous-officiers, d'hommes de troupe. Plusieurs cellules du mouvement O.C.C. (Organisation clandestine du contingent.) existent dans divers services. Le jeu des délations se déclenche alors et commence à balayer les noyaux de cohésion, de camaraderie et de confiance qui régnaient encore et qui étaient indispensables en ces heures pénibles et difficiles. Le colonel, chef du troisième bureau (Opérations), officier de Tirailleurs, est sommé de quitter Oran en quarante-huit heures par "Caravelle". Plusieurs camarades, dénoncés par des secrétaires, souvent par des hommes de troupe, sont accusés de tenir des propos "subversifs" (le qualificatif est si pratique) et sont amenés à rédiger leur demande de départ vers la métropole. L'arrivée d'officiers sélectionnés, connus par Paris, pour être dans le sens de son Histoire, s'accentue de jour en jour. Ces U.N.R., qui ne cachent d'ailleurs pas leur appartenance, sont placés à tous les postes-clés et coiffent l'ensemble des réseaux de renseignements internes. Ce jeu plait beaucoup, ou plus exactement amuse une certaine partie de la troupe. Le climat de suspicion ainsi créé sert de revanche aux étudiants ratés qui pullulent dans les bureaux, aux jeunes sous-officiers du contingent qui ont échoué aux écoles d'élèves officiers de réserve, enfin aux petites cellules communistes que j'avais personnellement décelées depuis longtemps dans la plupart des états-majors de l'ensemble de l'Oranie, mais dont, bien sûr, chacun, chez soi, affirmait qu'elles étaient... inexistantes.

Le malaise a gagné peu à peu la rue et les très nombreuses unités stationnées dans la ville. On se complaît à arrêter les véhicules civils conduits par des officiers. Puis on passe au stade suivant et l'on fouille les véhicutes militaires. La tenue, la présentation de cartes réglementaires, la rigueur des horaires imposés par le service rien n'y fait. Le chauffeur, les officiers passagers doivent descendre et l'on fait durer le plaisir le plus longtemps possible, en achevant sur un "merci, mon Colonel" très décontracté. Si vous exigez un salut, on note le numéro du véhicule et l'on vous accorde, à contre-coeur, le geste nonchalant et gélatineux, d'une main sale qui vient mourif sur un pantalon troué. Inévitablement, les incidents se multiplient. Il se trouve quand même des cadres, officiers et sous-officiers, pour réagir vertement. ceux-là ne peuvent admettre de voir fouler aux pieds à chaque instant les principes de base fondamentaux de la hiérarchie, de la discipline, du simple respect. Ils se refusent aussi à voir dissocier et désarticuler en quelques semaines l'outil et l'ensemble humain remarquables qu'était l'Armée d'Algérie, voilà encore un an. Mais les dernières bornes sont bousculées sans vergogne et le commandement finit par tout admettre. Pas d'histoires...

Les Français de souche nord-africaine du contingent, après une courte instruction suivie au camp de Nouvion,proche d'Oran, sont affectés en métropole. Leurs manifestations se font de plus en plus violentes au cours des départs nocturnes et des embarquements au port: chants F.L.N., drapeaux verts, tout y est. Lorsque j'ai signalé cet état de choses, on m'a répondu qu'il s'agissait de réagir avec fermeté, mais pondération: l'Ecole de Guerre a son vocabulaire que la ligne droite et la saine franchise ne connaissent pas. Pourquoi d'ailleurs ces musulmans partant vers la métropole se gêneraient-ils? Ils ne font, à leur façon, qu'imiter l'attitude avachie et quelque peu révoltante des hommes de certaines unités qui quittent le territoire algérien. "La quille et la Pils" sont les seuls refrains auxquels ces garçons se raccrochent. Hier, à bord du Ville d'Alger, ils ont insulté les européens qui se trouvaient sur le quai. Puis les choses s'envenimèrent et l'on en vint au jet des bouteilles de bière. Enfin, plusieurs hommes se déshabillèrent et, nus, déchirèrent leur tenue qu'ils jetèrent par dessus bord. A terre, pourtant, des gens souffraient. Leur peine venait d'abord des scènes que leur imposait cette troupe lamentable, littéralement lâchée et livrée à elle-même. Elle venait aussi de ce que les civils étaient venus accompagner les membres de leur famille qui partaient vers Israël. Triste juxtaposition: détresse d'hommes et de femmes abandonnés, à tout jamais séparés, grossièreté et veulerie de garçons de vingt ans représentant tristement les restes d'une bien pauvre armée. Et les comptes rendus continuent de s'accumuler... pour rien. Pourquoi sanctionner les insultes envers les européens, puisque les pieds-noirs deviennent le nouvel et seul adversaire désormais reconnu? Simple résultat d'une politique et d'une propagande orchestrée dont on peut ainsi retrouver le but.

Car j'écris et j'affirme que l'ennemi est devenu effectivement le pied-noir et l'allié le F.L.N. Ce dernier fait est une évidence: les réseaux de police et de recherche opérationnelle du renseignement agissent désormais en liaison intime avec les fellaghas. On se méfie d'un renseignement émanant d'un officier français, mais on exploite immédiatement les tuyaux des agents rebelles. Les européens sont ainsi arrêtés par centaines, sur simple délation d'un épicier ou d'un marchand musulman. Il devient dès lors impossible de contrôler véritablement l'action menée, ni même de savoir si elle devait être entreprise. Mais toutes ces considérations sont devenues superflues, inutiles. On tape, on arrête, on tue, (par accident...), on voit après. Un escadron de dragons, sur chars M. 24, est engagé vers le front de mer et pénètre dans un quartier européen, près du monument aux morts, par le boulevard des Chasseurs. Des coups de feu partent, on tire d'ailleurs depuis une heure dans presque toutes les rues du centre. Un pilote de char est blessé légèrement à la tête, par balle. Plusieurs européens, quelques minutes plus tard, descendent alors de chez eux dans la rue, soignent l'homme touché, amènent de la bière et des fruits pour les autres. L'incident prend fin sans histoire. Le lendemain matin, le capitaine R., commandant l'escadron, est convoqué par un général dont l'éclat des deux étoiles fait penser que sa promotion élyséenne est récente. Elle l'est, en effet, et pour cause.

"- Que s'est-il passé hier, R... ? Que s'est-il passé avec votre escadron? Le jeune capitaine rapporte les faits, très exactement.

" - Pourquoi n'avez-vous pas tiré?" R. demeure sans réponse. interloqué.

"- Je vous répète ma question: Pourquoi n'avez- vous pas tiré? Il fallait tirer, même au canon."

L'officier se raidit et répond simplement: "- Je vous répète, mon général, que la rue était pleine de femmes et de jeunes gens. Tirer au canon dans de telles conditions... cela... jamais, mon Général."

Le capitaine R. fut relevé de son commandement le lendemain même et dirigé, lui aussi, vers la métropole quelques jours plus tard. Persona non grata en Algérie, jugé indésirable par le commandement. N'a pas déclenché le tir au canon sous prétexte qu'il pourrait blesser des civils... Serait de tendance Algérie Française... J'ignore si R... était "Algérie française" jusqu'à ce moment-là. Je peux affirmer qu'aujourd'hui il l'est. et passionnément. Le petit général, lui, attend impatiemment sa troisième étoile, quelque part dans l'hexagone retrouvé, il l'aura en 1963.

"Journal d'une Agonie" du colonel Bernard Moinet, ISBN 2 907862 91 x

 

6 Avril 1962 :

41 attentats, 39 tués et des blessés non comptés pour hier 5, dimanche.

Comme d'habitude depuis le 19 mars, ces chiffres ne portent que sur les zones encore contrôlées par les français, et donc ne comprennent pas les réjouissances sanglantes du bled. Les chiffres d'Oran sont censurés par Katz, et donc non connus.

Dont 18 à Alger, y compris un tir de mortier de l'O.A.S. sur la casbah dont personne ne connaît les résultats puisque seul le F.L.N. peut encore y pénétrer.

Dont 14 à Oran y compris un couple de sexagénaires retrouvés égorgés, mais qui le sont sans doute depuis plusieurs jours.

Dont 3 à Relizane où le F.L.N. liquide d'un coup le maire musulman, le secrétaire de mairie et le directeur départemental de la protection civile.

Et, à Tlemen le nouveau sous-préfet de Mostaganem.

"Une histoire typique est celle qui vient d'arriver à Saint Eugène. Il y a, à l'extrémité de ce quartier européen, séparé des musulmans par la grande avenue de Sidi Chami, un lotissement d'une cinquantaine de villas neuves et coquettes où nous avons des amis. Les Musulmans sont un beau jour poussés en masse à franchir l'avenue et à envahir avec femmes, smalah et barres de fer. Affolement général. Arrivée alors de commissaires politiques et inspecteurs F.L.N. qui stoppent l'invasion, mettent de l'ordre et déclarent aimablement aux Européens: "N'ayez pas peur. Nous sommes là. Nous venons de vous sauver la vie. Nous vous protégeons aujourd'hui et peut-être encore pendant quatre ou cinq jours, le temps que vous déménagiez. Mais pas au de là, car nos foules nous emporteraient dans l'élan de leur enthousiasme."

Les gens ont compris, sont tous partis, et très vite. Et les musulmans ont envahi, se sont installés, et se trouvent ainsi intra muros. Inutile de préciser que dans les multiples casernes du quartier, personne n'a bougé. "

Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en algérie"

La totalité du bureau de la commission de la defense nationale à l'assemblée du même nom demissionne. Il s'agit de protester contre l'interdiction qui lui est faite d'aller enqueter sur les circonstances du massacre de la rue d'isly, et plus generalement sur la totale opacité des evenements d'algérie. Jamais une telle demission collective n'avait eu lieu.

 

7 Avril 1962 :

22 attentats, 17 morts, 17 blessés.

Dont dix morts à Alger,

Dont 7 à Oran dont un adjudant.

Dont un nombre inconnu mais conséquent de fidèles amis de la France, abandonnés au F.L.N.

L'armée continue à éradiquer le maquis O.A.S. de l'ouarsenis, elle arrête 65 personnes dont de très nombreux harkis musulmans, ceux là auront la vie sauve car ils seront transférés en France pour leur procès. La petite équipe de Montagnon, attaquée par l'armée, ,refuse de tirer et se rend. Elle a deux morts et de nombreux blessés. Au moins autant que l'assassinat des pieds noirs rue d'isly, l'embuscade tendue par l'armée à ses anciens compagnons marque la fin des espoirs de l'OAS. Il ne restera que le desespoir.

Arrestation de Degueldre, le chef des Deltas d'Alger,

"La date du 7 avril 1962 représente pour les commandos Delta le jour le plus tragique de leur existence. Cette date est celle de l'arrestation de leur chef, patron, ami, emblème charismatique : le lieutenant Roger Degueldre. Celui qui s'était engagé en brûlant ses vaisseaux dès 1960, lorsqu'il refusa de regagner son Régiment et décida de s'investir sans esprit de retour dans le combat clandestin pour l'Algérie Française.

Le 7 avril, aux environs de 14 heures, avait lieu une réunion d'état-major de l'ORO. Celle-ci était tenue dans l'un des PC du Dr Perez, 91, boulevard du Télemly. À cette dernière participaient Jacques Achard, le capitaine Branca qui changea d'orientation lors du départ pour le maquis de l'ouarsenis et rentra sur Alger; le capitaine Mura nouvellement affecté au secteur d'El Biar; Norbert Phal dirigeant le secteur ouest- Mitidja; Nicolas Geli, commandant le secteur Alger- Sahel, le Dr Perez qui avait organisé cette réunion, ainsi que Roger Degueldre. La réunion terminée, les départs s'effectuent un par un, de dix minutes en dix minutes. Achard fut le premier dehors lorsque les participants se rendirent compte de la présence de deux gendarmes sur le palier de l'appartement. En réalité ces deux gendarmes n'étaient que les précurseurs d'un bouclage du quartier par les gardes mobiles. La première des choses effectuées fut de détruire les documents présents, puis après avoir ouvert les fenêtres pour ventiler la pièce, les participants purent entrer avant le début des fouilles dans la cache aménagée dans un placard. Ils y entrèrent tous à l'exception de Degueldre qui refusa d'entrer avec les autres. Il semble avoir demandé à une des deux hôtesses de l'accompagner à la porte, puis sortit.

Les gendarmes n'étaient plus là. Degueldre s'est fait arrêter au bas de l'immeuble; interpellé, malgré sa fausse identité (sous le nom de Joseph Esposito, inspecteur de l'enseignement primaire) les gendarmes ont décelé tout de suite l'importance de cette arrestation.

Il ne sera transféré ni à l'école de police d'Hussein-Dey (son passage à Hussein-Dey ne dura que quelques heures par crainte d'un attentat sur l'école de police) ni à la caserne des Tagarins, mais directement au Rocher Noir d'où son transfert en métropole interviendra dans la journée et le conduira à la prison de la Santé, puis à la mort atroce que l'on sait.

Cette arrestation fait suite à celle d'un groupe de huit légionnaires déserteurs dont certains révélèrent certaines informations, adresses, etc. Il subsiste une grande part de trouble sur les causes de cette arrestation. En effet, plusieurs auteurs font allusion à de possibles dénonciations dont l'origine serait au sein même de l'O.A.S. Degueldre aurait pu apparaître gênant par sa pureté, par le côté désintéressé de son action, ses seules préoccupations étant l'Algérie française. Ceci n'est pas vérifié, et ne le sera sans doute jamais, les sources concernant l'O.A.S. n'étant inscrites que dans la mémoire des acteurs de cette tragique période. "Degueldre fut trahi, et l'on ne peut affirmer que son seul dénonciateur ait été le légionnaire allemand. Avec son goût du pire, sa détermination farouche, il était devenu gênant pour plus d'un membre de l'Organisation." écrit Paul Henissard dans "les combattants du crépuscule".

La suite directe donnée à ce coup fatal pour l'O.A.S. fut entreprise par Susini qui réunit les Deltas afin de tenter une opération d'envergure pour libérer Degueldre. "Je mobilise la totalité des Deltas d'Alger en plus de Nocetti et du capitaine Branca, et nous étudions deux types d'attaques possible en supposant que Roger Degueldre soit à l'école de police d'Hussein-Dey, ou aux Tagarins chez les gendarmes mobiles. Nous savons que l'action que nous allons mener est très dure. Nous n'aurons pas l'occasion de la mener car Bertolini nous informe que dès son arrestation il a été immédiatement transféré au Rocher Noir" nous a raconté Susini.

Sur le plan proprement dit de la structure, le lieutenant Degueldre a théoriquement été remplacé par une direction collégiale. "Nicole Gardy ressentait plus durement cette arrestation. Elle demanda à l'un des chefs des Deltas, Gaby Anglade, de prendre le commandement, il refusa mais proposa de créer une direction collégiale réunissant avec lui-même Jo Rizza, Paul Nocetti (...) chargé plus particulièrement de l'administration des Deltas." (Paul Demaret, objectif De gaulle).

Le nom de Nicole Gardy ne figure pas par hasard dans cette citation. Cette femme, compagne de Degueldre depuis le divorce de ce dernier, a vécu les heures les plus terribles de l'O.A.S. en compagnie du lieutenant. Nicole Gardy a été selon le capitaine Montagnon "par sa parfaite connaissance des rouages de l'Organisation et sa propre détermination, le premier des maillons entre Susini et les commandos." Cette femme prouvera par ses actes que l'engagement dont elle fit preuve ne connaissait pas de demi-mesure. Dans les dernières semaines d'une grossesse tourmentée par la situation dans laquelle elle pouvait alors se trouver, elle participa à l'intervention menée à Paris par des Deltas accompagnés par Louis Bertolini, dans le but de libérer Degueldre dans un premier temps puis d'éliminer De gaulle. Les commandos garderont une admiration sans bornes pour cette femme ayant risqué au même titre qu'eux, liberté, vie familiale, par son attachement à un pays et à l'homme qui fut le père d'un fils qu'il ne connut qu'en photo quelques jours avant d'être exécuté.

Repris de "Les commandos delta " Vincent guibert, éditions Curutchet, ISBN 2 912 93 226.2

 Arrestation à Marseille de 11 activistes, dont 10 étudiants.

Vote au référendum approuvant les "mesures à prendre" et les "accords à établir" sur la base des déclarations d'intention, baptisées "accords" d'évian. Blanc seing pour De gaulle, sous les acclamations de la gauche.

 

8 Avril 1962 :

30 attentats, 26 morts, 67 blessés.

Dont 7 morts à Alger, 20 blessés, 14 plastics.

RACHEDI Belkeïr, Caporal Harki, fait prisonnier le 08-04-1962 vers Fort National après les accords d'Evian, évadé le 09-07-1962,

L'O.A.S. attaque à Oran la nouvelle préfecture régionale, au mortier (Chevenement raconte ça de l'intérieur).

 Le référendum (dont les personnes vivant en Algérie, y compris militaires et fonctionnaires, pourtant les premiers intéressés ont été exclues - sage précaution, s'ils avaient en majorité voté non?-) approuvant non les accords d'évian mais "les accords à établir" et "les mesures à prendre" au sujet de l'algérie, dans le cadre des déclarations gouvernementales (unilatérales) du 19 mars 1962, donne sur 27 millions d'inscrit, 6.573.181 abstentions (24 %), 1.108.982 nuls, 1.794.072 non (6,7 %) et seulement 17.505.029 oui (65 %), malgré l'infernale propagande qui l'a accompagné et l'interdiction faites aux partisans de l'Algérie française de s'expliquer.

Une fois de plus, De gaulle réclame et obtient les pleins pouvoirs en utilisant une formulation vague.

Au comité des affaires algériennes de ce jour, Joxe déclare: "il n'y aura pas de retour massif des harkis, c'est de l'intoxication et du bourrage de crânes".

Plutôt des égorgements, semble-t-il.

 

 

9 Avril 1.962 :

22 attentats, 20 morts, 9 blessés.

7 plastics à Alger.

Les troupes libérées de la garde des fermes et des ponts du bled livrés au F.L.N. gardent maintenant les banques, pour éviter les hold-up.

A Oran l'O.A.S. "occupe" les rédactions des deux journaux, l'écho d'Oran et l'Oran républicain, et réalise deux éditions pirates qui ont un très grand retentissement.

Le commandant Bazin est tué dans une embuscade tendu par les militaires français contre le maquis OAS de l'ouarsenis. (autre version, dans un accrochage avec le F.L.N.) C'est la fin de la derniére équipe de ce maquis. Bazin, pied noir, fort de nombreuses promesses avait promis à l'O.A.S. le ralliement en corps de son régiment, le 5ème RTA. Au moment de passer à l'acte, il se retrouve seul et, seul, rejoint l'O.A.S. et le maquis de l'Ouarsenis. Avec lui meurt Michel Bevilacqua.

Serge Jourdes, ingenieur électricien à l'Electricité et Gaz d'Algérie, inculpé puis relaxé pour avoir porté son uniforme des UT sur les barricades, inculpé à nouveau dans le "complot de Paris" rejoint Alger et raconte son O.A.S. " Dès mon arrivée à Alger, le 24 janvier au matin, je rencontre les Colonels Gardes et Godard ainsi que le docteur Jean-Claude Pérez qui est le chef de l'O.R.O. (Organisation-Renseignements-Opérations) . Sur exigence du Docteur Pérez, et après nomination officielle du Général Salan, je prends le commandement de la zone O.A.S. OUEST MITIDJA avec comme adjoint O.R.O un garçon courageux et intelligent, Stéphane (de son vrai nom Norbert Phal).

Je suis sous l'autorité de Jean Claude Pérez que je rencontre régulièrement à son PC, boulevard du Télemly à Alger; j'y retrouve Roger Degueldre pour toutes mes relations avec les militaires de la zone. Roger me fournit une vraie fausse carte d'identité au nom de Henri Cazes.

Grâce à Marcel Weckel, patron de Electricité et Gaz d'Algérie (EGA) et à mon ami Henri Zammit cadre à l'EGA, je suis en possession d'une carte professionnelle de contremaître principal des "Lignes et Postes" avec la possibilité d'emprunter "pour la journée" un Land Rover avec échelles et isolateurs me permettant de circuler sans problème dans la zone.

Février 1962: Organisation de la zone Ouest Mitidja. Stéphane est le responsable de l'O.R.O. en liaison directe avec Jean-Claude Perez; quant à moi, Roger me demande de m'occuper des relations militaires et me donne ses contacts sur CHERCHELL, BLIDA, TIPAZA, les SAS et Harkis de la zone, plus une mission (car il estime, à juste raison, que le succès de l'O.A.S. passera obligatoirement par le ralliement de militaires) créer des centres d'hébergement qui recevront ces militaires et assurer leur logistique: une épicerie tenue par un de nos amis à SOUMA près de BOUF ARIK centralise déjà tout l'aspect nourriture. A moi de trouver les fermes qui accepteront de recevoir pour quelques jours nos amis: la tâche n'est pas facile, inutile de commenter. Côté militaire, une aide, un accueil sympathique, surtout de petites unités, mais quant à rejoindre l'O.A.S., on me fait gentiment comprendre que c'est une décision qui sera prise plus tard et à un autre échelon.

Début mars 1962: Jean-Claude Pérez m'informe de la création d'un petit maquis stationné près du village d'OUED-DJER entre EL AFFROUN et AMEUR EL AIN, composé d'une douzaine de jeunes garçons tous issus des quartiers du Ruisseau et du Champ de Manœuvre d'Alger. C'est son frère Jacky qui les commande. Jean-Claude me demande d'aller les voir au plus tôt, précisant que Roger me donnera les coordonnées des militaires à contacter sur place, qui les protègent. Visite sur place: nos jeunes sont en sécurité, mais cette situation ne peut durer. Rapport à Jean-Claude: "Roger va s'en occuper".

26 mars à 2 heures du matin: Départ de MAISON-CARREE d'un train de marchandises direction MILIANA avec tous les hommes de Roger en armes, plus les membres du petit maquis d'OUED-DJER avec mission de rejoindre le Colonel Gardes: opération de l'OUARSENIS.

9 avril fin de matinée: Je revois une dernière fois Roger Degueldre "Serge, il faut aller dès que possible à BLIDA voir le capitaine X qui te conduira à CHREA pour récupérer des armes et rendre visite au bachaga Larradji et au maquis de MEURAD où ça patine.". Début d'après-midi, je suis à BLIDA où le capitaine X annule notre voyage à CHREA en raison de bouclage.

Mi-avril - Visite au Bachaga Larradji à MEURAD: Henri ZAMMIT avec une voiture de service EGA me conduit à BLIDA où je dois retrouver un de nos amis qui me conduira jusqu'à EL AFFROUN mais depuis l'assassinat du Docteur Boilet, responsable O.A.S. de BLIDA, toute l'organisation à BLIDA est traumatisée. C'est encore ZAMMIT qui m'emmènera à EL AFFROUN où le responsable O.A.S. est Henri Viala, un homme de grand courage. Il m'invite à déjeuner et propose de me conduire à AMEUR EL AIN. Au café, visite de trois Harkis à qui on a fait signer des "permissions" qui sont, en fait, leur démission de leur harka. J'ai honte.

A AMEUR EL AIN, je suis hébergé chez le Maire qui me fera véhiculer le lendemain jusqu'à MARENGO où je retrouve le responsable O.A.S. "Michel" que j'ai connu lors de la fête de fin de stage à l'Ecole Militaire de CHERCHELL en 1949. J'apprends que le maquis est dissous et que le Bachaga Larradji souhaite me rencontrer chez des amis à MEURAD en fin d' après midi. Long tête-à-tête, ses gardes sont dans une pièce voisine et Michel est reparti à MARENGO. Il reviendra me prendre le lendemain matin. Le Bachaga: "Merci de venir, on m'a annoncé votre visite, je sais que vous avez rejoint le Général Salan, aujourd'hui, je suis très inquiet pour ma famille et moi-même. Que va faire la France ? Va-t-elle trahir son serment après avoir juré de nous protéger et de ne jamais nous abandonner? Que peut et que va faire l'O.A.S.? ". Compte tenu du couvre-feu, nous sommes restés longtemps face à face, devant des tasses de thé à la menthe. J'ai honte pour mon pays. Le lendemain, Michel me conduit jusqu'à TIPAZA où je retrouve un lieutenant du 11e Choc que m'a présenté Roger Degueldre.

Départ pour CASTIGLIONE où je fais la connaissance de Roger Piegts, le frère de Claude qui sera fusillé. Retour à ALGER. Fin du voyage. Compte rendu à Jean-Claude Pérez et au Colonel Gardes qui s'occupera du départ de la famille Larradji pour la France, à Toulouse où elle se fixera;

Quant aux hommes du maquis de MEURAD, ils sont rentrés à ALGER, sauf six d'entre eux, anciens militaires ayant rejoint le maquis de l'Orléanvillois, et ils ont trouvé refuge dans une ferme aux environs d'ALGER, propriété de Roger Daboussy, un ami. Avec Stéphane, nous allons les voir. Dans la ferme, beaucoup de monde, des hommes en armes viennent et repartent. Nous sommes inquiets, mais que faire? Trois jours après notre visite, Jean Gardes m'informe que nos six garçons sont en prison à TIZI OUZOU, qu'il va les faire libérer rapidement et qu'il lui faut six places de bateau en partance pour la métropole. Trois jours plus tard, c'est Monsieur Pierson, ingénieur en chef de l'EGA, ancien cinq galons de la Marine, qui me remettra les six places, de la part de M. Marcel Weckel, Directeur Général de l'EGA.

C'est chez les Jimenez, fidèles amis de Jean Gardes, que je retrouve ce dernier: "Bon, merci pour les places, parlons de notre départ.". Le 22 juin, avec mon adjoint et ami Stéphane, nous prenons, nous aussi, un bateau pour Marseille, comme moniteurs d'une colonie de vacances dans le Var, créée par Madame et Monsieur Jimenez.

Le 5 août, message de Pierre Sergent, transmis par le Lieutenant Godot: "DISSOLUTION DE L 'O.A.S. ALGERIE".

Le 17 octobre 1962, grâce à J.L. Tixier- Vignancour et J. Isorni, qui ont obtenu ma relaxe, fini Henri Cazes. Je reprends mon identité et mon "job" à l'EGA Paris.

 Arrestation à Paris du lieutenant Godot, adjoint de Sergent dans l'O.A.S. métropole, mission 2.

 

10 Avril 1.962 :

 10 morts, 23 blessés. (toujours hors bled, et sous reserve de la censure de Katz à Oran).

10 plastics à Alger.

L'université et deux collèges fermés par décision de la délégation générale.

Soldat appelé au 26 ème bataillon d'infanterie de Marine à Beni-Saf, détaché moniteur chargé de la jeunesse à l'antenne de Beni Safi de la SAS Daniel FIORINI est enlevé, deux de ses moghaznis ayant rejoint la rébellion. Il se trouve avec un groupe d'une dizaine d'autres, pieds noirs, policiers et un sous officier de gendarmerie. Ils se déplacent de nuit sont cachés de jour dans des grottes ou des caches. Le 20 avril il est repris après une tentative d'évasion et bastonné, manquant en mourir. Le groupe est relâché le 12 mai, à la suite d'une négociation entre le F.L.N. et le sous préfet de Tlemcen, à l'exception d'un policier mort des sévices endurés. Il apprend alors que son chef l'avait déclaré déserteur, connaissant sa fiancée pied noire..

Il raconte: Ce sont les membres de l'antenne SAS dont j'avais la responnsabilité qui ont laissé entrer les feUs qui n'ont eu aucun mal à me saisir à mon retour vers 21 h. Nous étions six dans la dernière grotte que nous avons occupée. Un prisonnier a été tué à la suite de sa rébellion. Il est mort dans la nuit même. Les cinq restants, dont deux policiers enlevés alors qu'ils étaient à la pêche, ont été remis au sous-préfet de Tlemcen contre 18 rebelles environ. Durant notre détention, nous avions les mains attachées dans le dos. Ils ne nous défaiisaient les liens que lorsqu'ils venaient nous apporter à manger. Lors de nos déplacements à l'extérieur, nous avions également les mains attachées dans le dos et les yeux bandés. Le lieu de détention se situait dans les montagnes ... "

Directives du chef de la Wilaya 5, du 10 avril 1962 (paragraphe 1) La libération des harkis, goumiers et ralliés servant dans les rangs ennemis: A travers toute l'Algérie, l'ennemi a entrepris la démobilisation massive des harkis, goumiers et ralliés qui n'ont maintenant plus aucune raison d'être. Le colonialisme français, ayant fini de se servir et d'exploiter ces valets inconscients, a décidé de les rejeter définitivement, comme ce devait arriver tout à fait naturellement.

Nous n'ignorons aucunement leurs actes irréflèchis et inhumains, leurs méfaits et crimes dont ils ont été auteurs, obéissant ainsi aveuglément à leurs maîtres colonialistes qui n'ont à aucun moment cessé de les dresser contre leur peuple désarmé et meurtri par tant d'années de souffrances et de misères. Ils ont librement consenti l'engagement de servir et de n'épargner aucun effort contre leur cause nationale. Dans leur égarement total, ils ont tout fait pour détruire, opprimer et bafouer leur dignité et l' honneur de notre vaillant peuple à jamais invincible. Nul n'ignore leur honteuse et abominable histoire qui restera plus que jamais connue de toutes les générations à venir. Si la Révolution les a condamnés, il n'en reste pas moins que le peuple les frappe de son mépris et continuera toujours à les haïr et les nier.

Néanmoins, le cessez-le-feu n'étant pas la paix, nous devons user du tact et agir avec souplesse afin de les gagner provisoirement pour ne pas leur donner l'occasion de faire encore le jeu de l'ennemi qui n'en reste pas moins désarmé qu'avant et continue de faire des manoeuvres et tentatives en vue de noyauter notre chère et noble Révolution. Leur jugement final aura lieu dans une Algérie libre et indépendante devant Dieu et devant le Peuple qui sera alors seul responsable de leur sort. Il y a lieu donc, d'inviter ce peuple assoiffé de vengeance, à contenir sa colère et prendre conscience de la situation actuelle qui n'est que provisoire et que le moment attendu n'est pas encore arrivé.

Toutefois, comme nous l'avons déjà fait savoir dans notre Circulaire N° 403, ces égarés abandonnés doivent être surveillés dans leurs moindres gestes et activités et seront inscrits sur une liste noire qu'il faudra conserver minutieusement. Aussi, il faut faire de telle manière qu'il ne tombe pas dans le camp adverse et de ce fait, peuvent nous saboter et collaborer soit avec l'GAS, soit avec n'importe quel autre ennemi. C'est la raison pour laquelle, nous vous recommandons la plus grande souplesse en vue de les gagner et non de les perdre et faire d'eux d'autres ennemis qui auront à agrandir le camp adverse.

(…) V. Les collectes et cotisations continueront à s'effectuer ... Les retardataires qui n'ont pas encore effectué de paiements doivent payer celles-ci selon les années et les mois en retard.

VI. Etablir une liste des traîtres notoires, armés et non armés, ainsi que les harkas qui ont pris les armes contre nous, ces listes doivent se faire dans le secret, ces personnes sont pardonnées et peuvent collaborer avec notre organisation sans être inquiétées.

(…) XVIII. Vous pouvez accepter les soldats appelés et harkis qui désirent rejoindre nos rangs avec leurs armes, il faut leur enlever les armes et les remettre aux anciens Djounoud, les endoctriner politiquement, afin d'en faire des vrais combattants après un lavage de cerveau.

(…)

 10 "activistes" arrêtés à Bordeaux.

 Monsieur Massenet, Conseiller d'état, Président d'une commission interministérielle concernant le "Rapatriement Eventuel des Personnels placés sous le contrôle des Autorités Militaires" remet son rapport.

On y lit entre autre "les musulmans fidèles ont besoin de notre aide et on n'a pas le droit de les abandonner". Aussi : "Ces gens ont combattus pour nous, ils frappent à notre porte, sous peine de mort. La question qui se pose est : devons nous les rejeter?"

Ce rapport est bien accueilli par Pompidou, alors premier ministre, mais Joxe sera contre, il dira à Pompidou : "Ce rapport est inadmissible. Il trouble les esprits" (d'après Massenet, la phase finale de la guerre d'algérie.) Il ajoute : "il faut scier les pieds à la commission Massenet" qui sera dissoute le 19 avril.

Rappelons que De gaulle le 3 Avril avait déclaré: "il faut se débarrasser de ce magma de supplétifs qui n'a jamais servi à rien".

 

11 Avril 1.962 :

18 morts, 37 blessés.

Obus de mortier O.A.S. sur le palais d'été, 7 gendarmes blessés.

Grenade FLN dans la foule à Bône, 22 blessés, tous civils, dont une majorité de musulmans.

7 officiers, 15 sous officiers, 85 hommes de troupe de la DBFM, stationnée à Oran, rejoignent en corps l'OAS.

Le service d'information de la délégation générale annonce un accrochage entre FLN et OAS, et donne avec gourmandise comme bilan 25 morts FLN, 30 français.

Joxe écrit "la France n'abandonnera pas ceux qui lui sont fidèlement attachés".

De gaulle en conseil des ministres cite Lucrèce : " Il est doux, quand le vent tourmente les vagues de la mer, de contempler les épreuves d'autrui du haut d'un promontoire... " (rapporté par Peyrefitte).

Disait-il ça pour consoler Debré qui, ayant servi à anesthésier les partisans de l'algérie française est rendu ce jour (et définitivement) à ses chères études ?

 Jouhaud en haute cour seize jours après son arrestation, un record mondial.

Citation: La libération de Ben Bella remet dans le jeu politique algérien, un homme aux vues très arrêtées. Il adhère en effet aux conceptions de Nasser sur le monde arabe, et son unification nécessaire, ce qui est loin d'être la cas de tous les dirigeants algériens. La conception que l'ancien détenu d'Aulnoye se fait du développement économique est très marquée par l'esprit de l'époque. Elle est étatiste et imprégnée d'une idéologie tiers-mondiste hostile à des rapports étroits avec les pays occidentaux et jouant sur le neutralisme. Certains Algériens sont au contraire attachés à la coopération avec la France, même si l'expression de ces vues demeure feutrée.

Enfin, Ben Bella se méfie des Kabyles. Il n'a pas oublié que lors de la réunion de la Soummam (en 1956), un programme laïcisant a été adopté qui a eu pour conséquence de placer la révolution algérienne sur une orbite qu'il récuse. Dès son élargissement, il va donc devenir le chef de file d'un courant pro- arabe, islamique, socialiste et étatiste hostile aux Berbères et à la direction installée à Tunis. L'alliance qu'il noue avec le colonel Boumedienne, le chef de l'EMG, lequel est en délicatesse avec le GPRA, devient immédiatement un facteur politique déterminant dans l'évolution du mouvement révolutionnaire.

Invité à Oujda, la base de l'Ouest, avec les autres ministres libérés, Boudiaf, Aït-Ahmed et Khider, Ben Bella reçoit, et lui seul, les acclamations des troupes réunies là par l'Etat-Major Général. Au cours des entretiens qu'il a sur place, il qualifie le GPRA "d'océan de saletés" (M. Harbi, page 328). Le 11 avril, il entre en conflit avec le Kabyle Aït Ahmed, son ancien compagnon de détention. Celui-ci l'accuse d'avoir unilatéralement modifié un communiqué sur la Palestine. Dans ce texte, Ben Bella a écrit que "la révolution arabe d'Algérie" peut fournir 100.000 soldats à une Armée de Libération Palestinienne que devrait créer la Ligue Arabe. Ahmed ne critique ni l'aide ni les quantités de militaires, mais l'adjectif arabe, l'irrédentisme kabyle se réveille. Le 14 avril, Ben Bella définit ainsi la future politique extérieure de l'Algérie: "Nous sommes des Arabes, nous sommes des Arabes, nous sommes des Arabes" (ibidem, page 329). Ceci est considéré comme une provocation par les Berbères.

Durant la réunion du CNRA qui se tiendra du 23 mai au 7 juin, Ben Bella demande qu'il soit fait mention du rôle positif de la religion, entamant ainsi la ligne jusque-là "laïque" du FLN. Les démarches de .l'ancien détenu ne sont pas uniquement verbales et elles comportent également une part d'actes très concrets. Il est absent le 16 avril lorsque Boudiaf et Krim regagnent Tunis et alors que tous les ministres algériens et tunisiens sont présents à l'aéroport (page 328). Le 19 avril, il se rend auprès de l'ALN à Ghardimaou et boude la réunion gouvernementale que vient de convoquer Ben Khedda pour traiter les problèmes de l'heure. L'ex- détenu soutient systématiquement l'EMG et lorsque le GPRA supprime le budget de ce dernier, il désapprouve la mesure. En outre, il multiplie les demandes de réunions du CNRA, instance où il s'estime certain d'obtenir une adhésion majoritaire à ses vues; il met ainsi en difficulté Ben Khedda, mais surtout Krim, dont la politique depuis six ans a été battue en brèche de tous côtés. Les mécontentements longtemps comprimés doivent, lors d'une assemblée plénière, éclater et remettre en question, les rapports de force issus de la guerre.

Le GPRA réussit assez longtemps à retarder la tenue du CNRA, mais la défection d'Aït Ahmed qui, à un moment donné, rejoint la position de Ben Bella, sur ce point, ne permet plus d'en différer la convocation (M. Harbi page 328). Réuni à Tripoli, le CNRA verra l'adoption d'un programme qui est un réquisitoire contre la direction en place et dénonce les "féodalités politiques".

Sur les problèmes du développement économique, des vues variées s'affirmeront et toutes les catégories du marxisme et du tiers- mondisme de l'époque auront voix au chapitre. Pour Ben Bella et son groupe, la révolution algérienne doit être socialiste et sa force dirigeante est la paysannerie. L'Islam est tenu pour "le rempart des pauvres contre les riches" (page 332), ce qui peut paraître d'un grand optimisme. Cependant, ces vues sont amalgamées à d'autres. Les aspérités sont gommées et l'ensemble est finalement remanié et synthétisé pour constituer le fameux Programme de Tripoli qui pèsera lourd dans l'échec ultérieur de l'Algérie. Le choc des conceptions sera atténué et la décision de ne pas divulguer ce document pour ne pas apporter de l'eau au moulin de l'O.A.S. renforcera cette impression d'harmonie et d'unité qui n'est qu'apparente et éphémère.

La tentative de Ben Bella de faire éclater les contradictions et d'en profiter pour prendre la tête du mouvement révolutionnaire sera donc temporairement mise en échec à Tripoli. Rappelons que Farès avait confié à Susini qu'un attentat avait été préparé dans la capitale libyenne contre l'ex- détenu d'Aulnoye. Ceci est confirmé par le livre de M. Harbi (page 354).

D'après Monneret, "la phase finale de la guerre d'algérie", l'harmattan, ISBN2-7475-0043-8

 

12 Avril 1.962 :

Pas de journaux en algérie, les nouvelles seront demain.

MERAKHI Zine, Moghazni cappturé le 12-04-1962 par le F.L.N., après les accords d'Evian. Il s'évade le 29-09-1962 du camp de Souk-Ahras.

Cette nouvelle n'est pas dans les journaux, mais bien plus tard on saura que c'est ce 12 que l'OAS a abattu le commandant Maurin, chef de la sécurité militaire, où il avait pris la succession de Rancon.

Première réunion dans le camp protégé de Rocher Noir, de l'exécutif provisoire: On se partage le travail. Le président Farés préside, les affaires générales (lisez le maintien de l'ordre) à Mostefaï, les affaires économiques à Abdesselam, les postes (lisez le renseignement) à Bouteflifa . Tous trois sont du FLN, tendance GPRA, du moins officiellement en ce qui concerne Bouteflika. Chentouf aux affaires administratives et Hamidou aux affaires sociales ont été désignés par le F.L.N., tendance Boumedienne/Ben Bella. Les autres musulmans, Bayoud, (culture), Cheikh (agriculture) et El Hassar sont des partisans du F.L.N. non engagés dans les luttes de clan. Il y a trois pieds noirs gaullistes, potiches sans responsabilité, aucun représentant des musulmans pro français, aucun élu, aucun représentant du MNA.

A Oran, le capitaine de l'A.L.N. Benisaf dénonce les exactions (vis à vis de la population musulmane) d'un incertain Attou, et le vide du F.L.N. Attou continuera à se livrer à ses tortures préférées (mais absolument pas raciste, car il torture avec le même plaisir les trois religions, les athées, les femmes, les hommes, les enfants et même les animaux). Les gendarmes, avec l'accord du F.L.N. le livreront le 24 Avril à l'O.A.S. qui l'exécutera immédiatement, au grand effroi des autorités morales. Le 5 juillet son nom sera livré en pâture aux journalistes pour le rendre responsable du massacre de 3000 pieds noirs, et le capitaine Bakhti annoncera qu'il l'a abattu lors d'une tentative de fuite pendant son arrestation, soit plus de deux mois après sa mort.

Un rapport officiel du FLN, bien se souvenir qu'il ne s'agit que des quartiers musulmans:

République Algérienne

Wilaya 5 Front de Libération Nationale

Zone 4 Armée de Libération Nationale

" Région 41e 12 avril 1962

Rapport n° 9 de la situation générale du centre

Moussedek Abdelhamid présenté par la région 4

 

[ 1) Situation militaire et psychologique des organisations :

a) Depuis le cessez-le-feu les activités sont complètement transformées. Tout le travail se porte actuellement dans le domaine social (ouverture de centres sanitaires), centralisation de produits maraîchers, formation de tribunaux provisoires, etc., de polices locales pour assurer les enquêtes, arrestations, surveillances de quartiers.

Actuellement à première vue, chaque responsable essaie de maintenir son secteur dans le calme, mais cela donne et provoque certains mécontentements au sein de la population vu le comportement de certains militants des différents secteurs. A signaler que tous les responsables font de leur mieux pour organiser les centres sociaux afin de venir en aide à la population et aux prisonniers relâchés. Il existe à présent un comité d'entraide sociale dans chaque quartier de la ville qui s'est constitué sous le couvert du F.L.N. par l'intermédiaire de sections de scoutisme.

Chaque quartier essaie de se procurer: denrées alimentaires, médicaments, literie, etc. afin de subvenir au besoin des nécessiteux. Dans l'ensemble, la situation est assez trouble et les militants de la première heure se désolent et font tout ce qui est en leur pouvoir pour remédier à cette situation. Les nouveaux militants pour la plupart sont la cause de ce malaise et de cette anarchie.

b) la situation diffère selon les quartiers.

Dans le secteur tenu par Si Abdelbaki, pour certains cela évolue dans le bon sens et pour d'autres cela devient catastrophique. Il y a un flottement dans son organisation dû au débordement engendré des suites du cessez-le-feu et un net rétablissement ces jours ci.

Ville nouvelle: La situation s'améliore de jour en jour et l'organisation de Si Abdelbaki semble avoir pris position dans sa totalité avec les partitions du secteur dans ce quartier. Vu la situation précaire du moment, le centre médical situé rue Tombouctou en ville nouvelle fonctionne assez bien, car les hommes de Si Abdelbaki y ont pris position. Les médecins ont fait un comité et se réunissent pour étudier les problèmes. Initiative de notre agent secret qui nous envoie ce rapport: J'ai eu une conversation avec le docteur Balaska qui veut prendre la direction des centres sociaux, mais seulement sous le contrôle de l'A.L.N. Il paraît, selon lui, que toutes les heures se présente à lui un "responsable" qui lui transmet des directives ? Quant à la situation administrative, elle est sous la responsabilité de Abdellah Morsli et de Aribi Sadek qui s'occupent de l'économat, et cela semble se dérouler normalement pour l'instant. Toujours en ce quartier de la Medersa s'est créé un tribunal juridique et aussi un centre d'hébergement et de transit pour les prisonniers relâchés ces jours-ci. Le tribunal est présidé par Si Abdelkader El Yadjouri et le Cheikh Boudjemaa, ils sont suppléés par des personnalités raisonnables; mais le 2ème bureau existe toujours et de là proviennent tous les malaises et la psychose de terreur créée dans les esprits de la population.

Plusieurs personnes honorables sont passées en ces lieux et relâchées seulement après maintes supplications...

(…)

Les Planteurs: La situation est très trouble. Etant sous la responsabilité de Si Goum ou Antar, les planteurs sont dans une forme assez critique. Un régime dictatorial est imposé et il n'existe aucun accord ni aucune compréhension envers la population qui se plaint constamment.

Quartiers sous la responsabilité de Si Omar

Petit-Lac : Je crois qu'il serait bon de rappeler que le régime de terreur y est installé et persiste, la répression est à son maximum, mais le responsable du secteur, paraît-il, ignore tout de la situation, alors on se demande ce qu'il fait là (des cadavres sont jetés au petit lac dans l'eau de temps en temps et un deuxième bureau fonctionne en permanence) là également c'est pire qu'ailleurs, ce secteur étant voisin de celui de Victor Hugo.

(...")

...Dans le domaine social, tout va bien dans la mesure du possible, mais la mésentente est grande entre les deux responsables de ce secteur " Si Attou et Si Abdelmalek ". La population se plaint beaucoup d'eux ou du moins de leurs initiatives. Etant de passage aux renseignements, je peux affirmer que j'ai eu peur de passer deux fois au même endroit. J'ai senti cette psychose qui est entrée dans l'esprit des habitants de ce secteur. Une pharmacie de Victor Hugo ayant été ouverte et son contenu vidé par Si Attou, le docteur Djebari a cru bon d'aller trouver ce responsable pour lui expliquer qu'il avait obtenu l'accord du pharmacien Israélite pour l'ouverture de ce fond et, par conséquent, qu'il était inutile et préférable de ne pas voler ces marchandises. Il a été prié de vider les lieux avant d'être tué et sous peine de sanctions avec arguments frappant. ..

Sanchidrian : Même situation que Victor Hugo

Si Attou a ordonné à ses Fidais des opérations de fouilles alors que des militaires font des contrôles par surprise. Cela peut provoquer des incidents dont la portée n'échappe pas. Je l'ai entendu personnellement donner cet ordre le 10 avril 1962 vers seize heures. Selon lui, il a organisé plusieurs opérations de ce genre pour récupérer des armes, ceci se passait la nuit. Il a contacté 4 harkis pour les faire déserter, il les a exécutés et s'est emparé de leur armement.

A signaler que les vols de voitures et magasins deviennent chose courante par les militants et aux yeux de la population qui ne comprend plus rien à cette nouvelle méthode.

2) Situation psychologique et économique (Population Musulmane)

Le mécontentement est général. La population ne reconnaît et ne regarde qu'avec indifférence totale les responsables quels qu'ils soient, alors qu'il y a peu de temps chacun voulait très bien donner sa vie pour leur venir en aide. Le recrutement de la nouvelle vague de police est pour beaucoup dans ce malheur.

(...)

 bref le bordel et l'anarchie camouflés sous une langue de bois administrative d'un niveau encore primaire, mais ça s'ameliorera vite..

 

13 Avril 1962 :

Bidault se résoud lui aussi à l'exil, sûr d'être arrêté prochainement. Il rejoint Soustelle à Rome où Rosfelder (l'ami de Camus, l'un des partisan de la "trêve pour les civils") les met en contact.

Ils créeront ensemble le Comité national de la Résistance dont le vrai animateur sera Antoine Argoud.

Bidault ecrira "j'ai vécu du pain de l'exil et du beurre des amis".

Pour le 12, dimanche, 13 morts, 26 blessés en algérie.

Dix plastics dont un blesse grièvement son auteur à Alger.

Combats de rue à Alger, 6 morts 12 blessés chez les gardes mobiles, deux civils tués dont un homme de 70 ans.

Sabotage de la tour de contrôle de l'aérodrome de maison carré.

 Pour le 13, lundi : 30 attentats, seize morts, 35 blessés.

BERRINI Mohamed, . M.d.L chef au Corps de la Gendarmerie Nationale, à la Brigade de Béni-Saf (entre Oran et Tlemcen). De service en ville, il se fait enlever le 13-04-1962 par plusieurs hommes en voiture, armés de mitraillettes. Il est conduit vers les hauteurs du village de Béni-Saf, mains liées derrière le dos; transporté à dos d'âne, il est dirigé vers le djebel où il rejoint d'autres prisonniers dans une galerie de mine. Après un interrrogatoire musclé, ligoté à un arbre, les rebelles ont simulé une execution. Là se trouvaient deux policiers, un médecin civil de Béni-Saf, qui sera tué, puis Daniel FlORIN!. Il l'entendait hurler de douleur, sa main droite le faisait souffrir. Il gémisssait et refusa de se nourrir pendant deux jours. Le 12 mai 1962, il Y eut un échange de prisonniers et tous les deux nous retrouvions la liberté. Depuis, il n'a pas eu une seule marque de reconnaissance.

Parmi les morts, le directeur commercial d'air France, un commandant, un avocat.

citation: Mes enfants sont rentrés de l'école dans un état de tension extrême. La ville délire. On tirait dans presque tous les quartiers ouest depuis 14 heures. Vers 15 heures, un groupe F.L.N. en armes, poursuivi par l'O.A.S. en bordure de vieux port, s'est enfui en direction du petit Santon, par les toits du quartier du Minaret. Les fells ont sauté dans une cour de récréation où s'ébattaient les enfants, provoquant l'affolement général. Deux fillettes ont été blessées. Les écoliers ont été gardés partout un moment, puis il a bien fallu les faire sortir, vers 17 h. 30, le couvre-feu ayant été ramené à 18 h 30.

Pour descendre du quartier des Planteurs, où est situé le couvent des Soeurs Trinitaires, le petit car qui ramène chaque jour Corinne et Pascale a été arrêté devant trois barrages de gardes mobiles: descente des enfants, fouille des véhicules et même des cartables. La plus âgée des passagères avait quinze ans! Par deux fois, le véhicule a dû s'abriter sous le porche d'un immeuble.

Pierre est rentré plus tard encore. Livide, il a rejoint sa chambre sans dire mot. Une heure plus tard, il finit par raconter: pris sous le tir des C.R.S. dans l'avenue Jules Ferry, il s'est enfui en courant, enjambant deux cadavres: un européen avait un couteau planté dans le ventre, un musulman gisait dans l'égout, sur le bord du trottoir, la boîte crânienne éclatée. Au fusil mitrailleur, les C.R.S. arrosaient façades et carrefours, sans même se soucier de la présence inopinée de centaines d'écoliers hurlants. C'est ce que Cantarel, Katz et Thenoz, de leur "citadelle", appellent... le maintien de l'ordre! Pierre, Corinne et Pascale vont avoir respectivement neuf, huit et six ans.

"Journal d'une Agonie" du colonel Bernard Moinet, ISBN 2 907862 91 x

Une patrouille tue un jeune (15 ans) colleur d'affiches pro O.A.S. ("monsieur vous m'avez tué" dit le jeune homme à l'officier français ).

Dix OAS arrêtés à Marseille dont trois officiers, un avocat, un moine bénédictin, un scientifique.

Après trois audiences, le général Jouhaud est condamné à mort, à la guillotine que de Gaulle avait dès 1958 épargné aux terroristes F.L.N. En effet, Jouhaud, condamné par contumace lors du procès du putsch à la dégradation était juridiquement civil. L'avocat général a été particulièrement virulent (bien que ce ne soit pas nécessaire, les juges ayant jugé avant le procès) n'hésitant pas à lire un faux grossier qui ne figurait pas au dossier.

De nombreux témoins ont essayé d'expliquer qu'il est l'emblème des pieds noirs trahis et trompés, et menacés de mort. Et que sa condamnation est celle de toute une communauté. Parmi ces témoins, la veuve d'Albert Camus, des officiers, des députés, de très nombreux musulmans.

Ces arguments poussent visiblement le jury à la sévérité, il est inacceptable que cette communauté de "richards à cigare montés sur cadillac" (expression de Camus stigmatisant la propagande de gauche) soit assimilée à ce fils d'instituteur. Toute les autorités morales, (à l'exception de Mauriac) témoignage Chrétien, le nouvel obs, l'express, Sartre, Malraux, le saint laïc auto proclamé Michelet sont partisans de la mort immédiate. Aussi les futurs partisans de l'abolition de la peine de mort, le futur hérault de l'abolition Badinter garde des sceaux de Mitterand, avocats du F.L.N. et autres grandes consciences.

Ce même jour, Messmer, ministre des armées, publie une instruction à l'armée sur les harkis :

Primo : désarmement immédiat.

Secundo : Licenciement avec prime (six mois de solde minable) ou engagement dans l'armée d'active, (plus tard, devant l'afflux, il sera précisé que c'est seulement pour les célibataires). Le choix doit être effectué immédiatement et est irréversible.

Tertio : Ceux qui n'acceptent pas le licenciement sont regroupés dans des camps spéciaux gardés par l'armée.(pour les empêcher de rejoindre l'O.A.S., nombreux l'avaient déjà fait).

Quarto : le désarmement doit être terminé pour le 15 avril. (deux jours...) Le regroupement pour le premier mai.

 

14 Avril 1.962 :

18 morts, 24 blessés.

Grève totale dans les villes d'algérie, à la demande de tous les syndicats.

A Alger, les deltas organisent la ségrégation entre communautés (comme déjà réalisé en quartiers arabes) ils débutent le mitraillage de tous les musulmans en quartier européens, aux arrêts de bus, dans les cafés.

Le marechal des logis Guy Barbier est enlevé par le FLN, on ne le reverra jamais.

Sur la route qui va de Geryville à Bou Alam, une unité de commando de la marine française est attaquée par un groupe de rebelles, deux hommes sont tués, trois autres blessés. L'armée riposte et tue 26 fells, en fait 5 prisonniers.

Le commando Jaubert (1ère compagnie du groupement des commandos marine) fort de 80 hommes dirigé par le Lieutenant de Vaisseau Champierre de Villeneuve campe à Géryville pour veiller à la stricte application des accords entérinés par les 2 partis à Evian. Les soldats de l'ALN que les matafs ne peuvent plus appeler rebelles s'enhardissent au fil des jours. Ils rôdent de plus en plus souvent dans les larges campements de regroupement de nomades qui étalent leurs khaimas le long de la route Géryville-Bou Alem qui se situe plus à l'est du campement des commandos. (rappellons que les déclarations d'intention d'évian avaient indiqué que les troupes FLN ne bougeraient pas de leur zone). Des harkis placés sous la protection des matafs signalant de nombreux déplacements des gens de l'ALN jusqu'à ces campements de nomades, de Villeneuve décide de mettre un frein à ces débordements de ces anciens rebelles qui ne sont pas encore tout à fait les maitres du grand sud et qui ne respectent pas les accords. Un avion de surveillance Piper (non armé) survole la zone suspecte placée dans la zone d'influence Française et observe les gens de l'ALN installés dans un campement nomade, et ont même installés leurs tentes (khaimas) au milieu d'un immense troupeau de dromadaires.

Il est décidé par le commandant du secteur (colonel d'artillerie, officier le plus gradé du secteur) d'aller vérifier et éventuellement faire appliquer les accords en renvoyant les gens de l'ALN dans leur zone prévue. Les hélicos HSS de la 32F de la Marine (commandée par le lieutenant de vaisseau Debaeker) embarquent 8 sticks de 8 commandos (3 sections de combat à 20 et 1/2 section de commandement) et vont aller se poser sur la zone concernée. Un hélico d'appui canon (canon de 20mm en sabord tribord) survole les khaimas suspectes et vérifie que la katiba déborde sur les privilèges qu'elle a gagnés sur le tapis vert des négociations. De Villeneuve survole également la zone en Alouette 3, quand il aperçoit une dizaine d'hommes en djellabas qui courent en direction des hauteurs au nord surplombant le village. Les sticks de commandos sont déposés au sol, les suspects apercevant les bèrets verts se débarrassent tout en courant des djellabas recouvrant leurs tenues de combat. D'autres combattants restant eux au beau milieu de la population qu'ils ont regroupée afin de s'en faire un bouclier humain. De Villeneuve de son observatoire volant renonce à faire tirer l'hélico canon car il risquerait de toucher et de tuer des civils innocents.

Une partie des commandos se rapprochent des Algériens, les autres cernent le campement . Une rafale de fusil mitrailleur part des rangs des Algériens et le matelot fusilier Reicher est aussitôt touché, puis c'est le tour du quartier maitre fusilier Robelin à être blessé. De Villeneuve de son Allouette ordonne le contre feu aux troupes du sol, puis se fait déposer pour rejoindre ses hommes au combat. L'enseigne de vaisseur Raguet et sa 1ère section (20 hommes) se lance à la poursuite des combattants armés du FM qui les a allumé. Deux de ses fusiliers, Miossec et Robineau sont atteints par les rafales tirés par les Algériens, de Villeneuve fait donner l'hélico canon vu que les combattants Algériens qui se trouvent sur les hauteurs loin des civils du campement les allument et sont fortifiés dans les rochers. Le canon de 20 traite les hauteurs par courtes rafales, des rebelles sont touchés. Les commandos montent à l'assaut, des rafales de Mat 49 et des explosions de grenades les accompagnent, Raguet et sa section sont au contact annihilant toute résistance puis faisant taire le FM. Le feu cesse peu à peu, les rebelles sont toujours au milieu du campement de nomades effrayés qui les protègent malgré eux.

L'Alouette 3 a ramené le commandant du secteur qui ordonne le cessez le feu, qui considère que l'affaire a pris des proportions dépassant la simple application des accords de paix. Les commandos ont comptés lors du combat dans les rochers 27 cadavres de rebelles en uniforme de l'ALN, rembarquant dans les hélicos, ils emportent avec eux les armes récupérées, leurs 3 blessés et la dépouille de Reicher,.

Le calme reprend dans le campement nomade où les rebelles ont trouvé refuge, l'intégrité du campement n'a jamais été menacée, les civils n'ont jamais été en danger. De retour au campement de Géryville Robelin meurt quelques heures après et reste le dernier des 55 commandos marine en béret vert tombés pendant la guerre d'Algérie.

Voilà, ce qu'il s'est passé ce jour là ! (témoignage recueilli sur internet de "Old Flanker").

 Vengeance ? dans le secteur les anciens harkis sont exterminés, le 17 le maire de Bou Alam, sept des moghaznis et tous les harkis issus de sa tribu. Le 23 neufs spahis ou moghaznis subissent le même sort. Le 26 encore six harkis.

Du coup, l'armée réagit, fouille le coin, tombe sur le chef politico militaire du F.L.N. immédiatement exécuté par les harkis furieux. On décide d'évacuer le coin, et des harkis survivants sont emmenés avec leur famille, une dizaine sur les cent des deux harkas et des moghaznis. Le 13 Juin et le 9 juillet d'autres seront évacués, en tout 300 personnes. Quelques autres ont semble-t-il survécu, en particulier ils furent engagés dans l'armée algérienne lors des affrontements avec le Maroc, peu en revinrent. (souvenirs de Meyer).

 A Tunis, Ben Bella insiste, "nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes" répété trois fois.

C'est la guerre non seulement aux chrétiens et aux juifs (c'est pas nouveau) mais aux kabyles. Une déclaration d'un racisme très pur accueilli avec enthousiasme par les autorités morales françaises.

Pompidou nommé premier ministre, Debré n'est plus utile comme amortisseur.

Au rocher noir, séance plénière, après avoir vérifié que le rocher noir est protégé par l'armée française, le Président Farés propose d'engager la force locale contre les troupes (musulmanes) qui tiennent l'ouarsenis, les beni bedouane du bachaga Boualem, des maquis MNA, des maquis FAF et OAS.

 

15 Avril 1.962 :

 30 morts, 57 blessés.

 Trois jeunes pieds noirs tués à coup de pierre par des musulmans.

Les policiers André Landzman et Germain Graby sont enlevés par le FLN, on n'aura plus jamais de leurs nouvelles.

Plastic au rectorat.

Citation "J'ai rendu visite à mon ancien escadron avant-hier. Il était utilisé en deux tronçons. Deux pelotons étaient chargés de la surveillance d'un camp de prisonniers sur la route de Mostaganem. Européens baptisés O.A.S. et musulmans baptisés F.L.N. s'y trouvaient parqués côte à côte. Un de mes lieutenants m'a décrit la vie dans ce camp, les nuits d'insomnie, les chants rebelles auxquels répondaient les marches françaises, les cris "F.L.N. ya ya", hurlés pendant des heures par les fellaghas, immédiatement suivis par les cris "Algérie française" ou par la marseillaise entonnée par les prisonniers européens. Et ce qui fut mon escadron pendant deux ans a la charge aujourd'hui d'assister à ce spectacle et de maintenir... l'ordre. J'avais été chargé fin 1957 et début 1958 de l'installation de centres de transit destinés aux membres du F.L.N. qui, arrêtés pour menées politiques et aide à la rébellion, devaient y passer environ un mois. Je peux témoigner de l'effort qui avait été réalisé en Oranie, à tous les échelons, pour mettre en place des locaux décents. Le soin que nous apportions sur le plan de l'hygiène, de la nourriture et du logement, afin d'améliorer les conditions d'existence des détenus se heurtait même parfois à l'incompréhension de certains. Mais les commissions internationales de la Croix-Rouge que j'avais reçues et accompagnées à l'époque dans la région avaient été frappées par le souci que nous avions de faire au mieux. J'ai donc tenu à avoir une idée de l'état du camp style 1962 et de la situation réelle des prisonniers qui s'y trouvaient.

Je fus édifié en quelques minutes, devant la crasse, la vermine et l'ambiance qui y régnaient. L'un des prisonniers vint vers moi et se figea dans un garde-à-vous impeccable, qui faisait oublier l'allure misérable de ses vêtements: "Lieutenant de réserve P ...Deux fois blessé en Italie, campagne de France et d'Allemagne, officier de la Légion d'Honneur... Voyez où nous sommes. La plupart d'entre nous ont été amenés ici sans raison valable par les C.R.S. Ce qui nous est le plus insupportable, c'est la présence des agents F.L.N. à nos côtés. Mon capitaine, quitte à ce qu'on nous envoie dans le grand Sud, serait-il possible de faire des camps séparés? Devais-je, là encore, me taire lâchement, ou devais-je tenter de réconforter un peu cet homme désolé? "Mon vieux, vous savez bien que de telles décisions ne seront pas prises actuellement. Je ne peux vous dire qu'une seule chose, c'est qu'en tant qu'officier, je préfèrerais être avec vous dans ce camp plutôt que de continuer à servir dans un tel cirque. Les chants F.L.N. les insultes et les brimades, les souffrances physiques, tout cela passera. Voyez loin, très loin, encore beaucoup plus loin et dites-vous bien que de voir ainsi emprisonnés des camarades innocents qui nous sont chers, cela nous fait beaucoup plus mal que toutes les épreuves que vous pouvez subir." Il s'approcha, me serra les deux mains très fort, me dit un merci qui venait du plus profond de lui-même. Il m'embrassa et partit. Peut-être la nuit suivante lui fut-elle plus douce que les précédentes.

Les deux autres pelotons de l'escadron étaient stationnés sur la place Foch et braquaient le long tube des chars sur la foule européenne qui, habituée à ce genre de spectacle, ne s'en inquiétait guère. Je vis là mes anciens sous-officiers qui évoquaient les opérations sur les hauts-plateaux, les courses effrénées dans l'alfa, les montées vers les caches rocheuses du Beghira et les départs à toute allure vers le barrage marocain en pleine nuit. Comme tous ces souvenirs d'un an à peine étaient encore vivaces chez les hommes comme chez les cadres! Et ils étaient sur cette place Foch noire de monde, pour intervenir et tirer en cas de nécessité sur la foule européenne d'Oran. Un maréchal des logis-chef, cinq fois cité et médaillé militaire en Algérie, se précipita vers moi au moment où j'allais quitter l'escadron. Son accent méridional bien caractéristique suffit à me faire stopper ma jeep: "Mon Capitaine, ça va durer encore combien de temps la plaisanterie? S'ils veulent nous faire passer dans la police, ils n'ont qu'à nous payer la solde et nous peindre en bleu! Mais, en hussards, ça la fout plutôt mal!" Tel était l'état d'esprit de mon ancienne unité, que je retrouvais bien sûr avec joie, mais aussi avec beaucoup d'amertume, en la voyant engagée dans une telle situation, avec de telles missions. Mais, en rejoignant mon bureau, je pensais à ce que cette courte visite venait encore de m'enseigner et de me prouver. Volontairement, on avait fini par braquer l'Armée contre l'ensemble de la population, musulmans et chrétiens. Non seulement elle se trouvait physiquement le dos au mur et à la mer, mais encore était-elle coincée entre les deux masses enfin dressées l'une contre l'autre. Hier, lien indispensable respecté et aimé, pont lancé entre les deux communautés, aujourd'hui barrière, mur entreposé entre les mêmes communautés. La manoeuvre se trouvait ainsi concrétisée dans Oran comme partout ailleurs en Algérie. Armée trompée, brisée, volontairement engagée dans la pire des impasses pour la mieux enliser.

"Journal d'une Agonie" du colonel Bernard Moinet, ISBN 2 907862 91 x

Les enlèvements d'européens recommencent, on en signale à Collo, à Chréa. Les enlèvements sont les assassinats soft, au lieu de laisser les cadavres ce qui parfois trouble les grands consciences françaises, on les emmène dans les endroits livrés au F.L.N. par l'armée, où les cadavres ne généreront personne.

 Les avocats de Jouhaud présentent sa grâce à de Gaulle qui ne dit rien.

 

16 Avril 1.962 :

27 morts, 39 blessés.

Dans le train entre Oran et Alger, trois militaires sous uniformes français, musulmans, qui allaient en permission, sont égorgés par le F.L.N. pour l'exemple. C'est la minuscule partie immergée de l'incroyable iceberg d'exécutions, qui se passent dans le bled dans le silence des médias.

Les quartiers européens sont bouclés, fouillés, pillés par les " forces de l'ordre ".

Emission pirate de l'O.A.S.: "des sanctions ont été prises, trois membres des groupes actions ont été exécutés pour les raisons suivantes : détournements de fonds, hold-up à des fins personnelles, réquisitions de voitures à des fins personnelles"

Le ministère Pompidou reçoit l'onction de De gaulle.

Aït Ahmed, menacé dans sa vie par ses anciens collégues, prend le chemin de l'exil. (en suisse où il dispose des fonds collecté en France par le F.L.N.).

Boudiaf, Khidder, Bitat, sont écartés du pouvoir.

 Extrait de la déposition à Oran d'un certain Bitsch , métropolitain pro F.L.N. qui dépose fin avril auprès des policiers qui enquêtent sur des disparitions de FSE (français de souche européenne, à distinguer des FSNA, de souche nord africaine) (SI: sur interrogation, le policier a posé une question auquel l'interrogé répond).:

Le 16 avri1 1962, les troupes de l'A.L.N. ont tendu des barrages sur l'avenue de Sidi-Chami, à hauteur de l'autoroute. Des civils F.S.E. ont été appréhendés par les forces de l'A.L.N. et conduits à leur Centre, sis dans une école. J'ai vu Monsieur et Madame Anton et leurs deux enfants qui étaient conduits au Centre du Petit-lac par 4 à 5 hommes armés. A un moment donné, des civils F.S.N.A. se sont précipités sur Monsieur Anton et lui ont porté des coups de bâtons et la victime s'est écroulée. Madame Anton et ses deux enfants ont été gardés dans une pièce de l'école en question, tandis que 9 autres personnes, dont celle que vous venez de me présenter (Monsieur Gil), étaient gardées dans une autre pièce. Ayant rejoint Madame Anton, cette dame m'a supplié de lui donner des nouvelles de son mari. Comme j'avais vu Monsieur Anton dans un piteux état, j'ai rassuré son épouse, lui disant qu'il était sain et sauf.

Un moment plus tard, un gendarme mobile, sans arme, est venu au Centre avec Attou et a pris en charge Madame Anton et ses enfants, qu'il a conduit vers l'extérieur. Je n'ai pu voir s'ils partaient en voiture. Au moment de leur départ, un civil de l'A.L.N. a pris un cliché photographique de la sortie du gendarme mobile avec madame Anton et les enfants. Je n'ai rien vu d'autre, mais j'ai appris par des Musulmans de l'A.L.N. que leurs victimes étaient exécutées dans le lac.

J'ignore le sort de tous les civils F .S.E. que j'ai pu apercevoir. Je sais aussi que les gendarmes mobiles jouissent d'une bonne réputation au sein de la population Musulmane du Petit Lac. Ils entretiennent de bons rapports et sympathisent. Attou contactait fréquemment les gendarmes mobiles, il a d'ailleurs obtenu des félicitations de ces Forces de l'Ordre pour son travail contre les civils F.S.E. Les éléments du responsable Attou se sont procurés des effets militaires des Corps de Troupe Français. Les gens de l'A.L.N. n'aiment pas les Oranais, et ceux de ces derniers, qui seraient appréhendés par eux, sont exécutés. Je n'ai jamais su si des Officiers, Sous-Officiers ou Hommes de Troupe Français ont été fait prisonniers ou abattus par les éléments de l'A.L.N. Je ne sais rien sur les déserteurs de l'Armée française.

Les véhicules civils récupérés par les éléments de l'A.L.N. sont distribués aux hommes d'Attou. J'ignore s'ils rendent certaines V.L. à leur propriétaire. Le F.L.N. effectue des barrages à l'extérieur d'Oran pour récupérer des gros véhicules chargés de marchandises alimentaires. Certains éléments des Forces de l'Ordre, qui effectuent des patrouilles aux environs de Ville-Nouvelle et du Petit-Lac, sympathisent avec les Musulmans de ces quartiers et des militaires leur lancent de leur véhicule des casques et effets militaires. Il s'agit surtout de Musulmans. Il est exact que Monsieur Anton a été protégé par les 4 gardes de l'A.L.N. qui l'avaient arrêté, mais la foule Musulmane a pris le dessus et l'a lynché. Les éléments du F .L.N. appréhendent également dans leurs quartiers musulmans, des F .S.N.A. qui leur sont hostiles, et des règlements de compte sont exercés entre eux. Je ne connais rien de l'Organisation du F .L.N. en Ville Nouvelle, à Lamur ou à Victor-Hugo. Je sais que l'A.L.N. dispose de 25 hommes armés "Au Gai Logis", mais je ne connais pas l'effectif du Petit-Lac. Parmi leurs armes, j'ai remarqué: 10 fusils de chasse, 3 P.M. MAT 49, 6 PA Béréta et d'autres armes automatiques que je ne connais pas. A la Cité du Petit-Lac, l'A.L.N. a installé :

1°) Dans une ancienne école: Le P .C., 2 pièces réservées aux interrogatoires, un hôpital tenu par le Docteur Djebari et une pièce réservée à la confection des blouses d'infirmières et des draps de lit.

2°) Dans un bâtiment attenant au premier, un dépôt d'essence provenant des camions citernes volés.

3°) Au Gai logis et en limite Nord-Est sont installés les hommes armés et le P.C. constituant le poste de garde.

Ma fonction essentielle, au sein du F.L.N., consistait à renseigner Attou, sur la présence de dépôts d'armes et munitions de l'O.A.S. Attou se chargerait ensuite de transmettre le renseignement aux gendarmes mobiles. Pendant mes passages en ville Européenne, il m'arrivait de constater et d'entendre l'existence de méfaits ou attentats commis par l'O.A.S. Je rendais compte de ces choses à Attou

(...) ...J'ai vu maintes fois les gendarmes mobiles qui rentraient au Petit-Lac et conversaient avec les membres de l'A.L.N., et surtout avec Attou. Je me souviens avoir constaté la présence d'un Musulman en tenue civile, avec un brassard du F.L.N., dans un Half- Track des gendarmes mobiles qui patrouillaient dans le Petit-Lac et aux abords. ...

(...) Attou m'a demandé de leur procurer des armes et munitions, mais je n'ai pu en obtenir. De même Attou m'a proposé de l'argent, mais je n'ai jamais rien reçu de lui, si ce n'est que quelques légumes pour ma consommation personnelle."

Lecture faite par moi de la déclaration ci-dessus, j'y persiste, n'ayant rien à y changer, à y ajouter ou à y retrancher. (A signé au carnet de déclarations.) "

Les gendarmes prennent la déposition de madame Anton et de son fils de onze ans, en voici un extrait:

"J'ai immédiatement été isolée du reste de la voiture. Deux musulmans m'ont prise par la main et m'ont entraînée à vive allure vers leur hôpital. La foule se montrait haineuse et voulait me battre. Durant ce trajet, j'ai vu un groupe de musulmans qui entraînait mon mari et le frappait violemment. A ce moment-là, un camion G.M.C. militaire est passé sur le terre-plein devant l'hôpital et les militaires m'ont regardée. Je leur ai fait signe "au secours", les appelant désespérément, car j'avais encore les mains libres, le camion a marqué un net ralentissement. Les militaires m'ont regardé, et sont repartis."

Toujours la même enquête, mis plus tard:

le 5 mai 1962 à 19 heures, nous procédons à une nouvelle audition de Chouail Chaila Kaday, qui déclare :

(...) " le 27 avri1 1962, entre 12 et 13 heures, avenue de Sidi-Chami, j'ai arrêté une dizaine d'européens, je ne connais pas leurs noms. Ils étaient dans deux voitures, il y avait une Simca grise où ils étaient 5 personnes, rien que des hommes âgés de 25 à 50 ans. Nous avions mis des pierres en travers de la route. Nous étions 6 policiers et la foule que j'évalue à 50 personnes, toutes musulmanes. la foule possédait des pierres, des bâtons ainsi que des couteaux.

Mes policiers et moi étions armés de Beretta 9 M/M avec chargeurs pleins. Ces PA. n'avaient pas de numéros.

..." C'est cette Simca qui est arrivée la première sur le barrage. La foule commença à jeter des pierres et à casser les vitres de celle-ci. les 5 occupants ont été massacrés par la foule pendant 10 minutes. Au moment où est arrivée une autre voiture, marque Versailles, chargée aussi de 5 occupants européens. Entre-temps étaient passées d'autres voitures, conduites par des musulmans que nous avions, après contrôle, laissées partir

..." Cette Versailles a fait également l'objet de jets de pierres de la part de la foule. Les occupants ont été massacrés aussi. Je suis monté au volant de la Versailles en repoussant le chauffeur. Un de mes policiers, Mohamed Ben Driss, 22 ans, demeurant Bloc 15 n° 25 au petit lac, a pris place à bord de la Versailles. Nous avons regagné la SA.M. (Petit lac) poussés par la foule et escortés par nos policiers. les occupants des voitures n'avaient fait l'objet à ce moment que de coups de pierres. Nous avons fait entrer les 10 occupants dans la salle de la S.A.U. la foule est restée dehors. Elle voulait entrer dans le bureau avec mes policiers, je l'en ai empêchée.

(...) " Kaddouri Mohamed, chef Fidaï, était là avec son équipe. Nous avons dû sortir les européens des voitures en les tirant par les bras. Ils ne marchaient plus, ils étaient presque morts à la suite des jets de pierres. Nous les avons allongés les uns sur les autres en tas, dans le bureau, ils respiraient encore. Kaddouri les a fouillés et leur a enlevé les portefeuilles qu'il a gardés. J'ignore ce qu'il en a fait. C'est alors que le grand patron Attou, chef de secteur du Petit Lac, est arrivé. Il a fait venir une infirmière nommée Khejra, elle leur a pratiqué les premiers soins (mercurochrome). Par la suite, nous les avons conduits tous les 10 au centre médical. Ils sont restés là une semaine. Lorsqu'ils ont été mieux, Attou les a interrogés, leur demandant s'ils faisaient partie de l'O.A.S. Evidemment, ils ont dit non et Attou les a relâchés, mais la foule venue nombreuse autour du centre les a immédiatement lynchés à mort à coups de pierres et de couteaux.

S.I.(Sur Interrogation) Je l'ai vu, j'étais présent.

S.I. La foule a embarqué les 10 cadavres dans une camionnette 203 Peugeot bâchée et les a conduits à la Sebkraa du petit lac. J'ignore l'endroit exact.

S.I. Les noms que je vous ai donnés dans ma première déclaration sont faux, car je n'ai pas vu leur identité et je ne leur ai pas parlé.

S.I. Je sais que de nombreux européens ont été ainsi lynchés par la foule et qui, même, ont été conduits morts au petit lac. Des femmes et même des enfants sont morts ainsi. Les véhicules de ces victimes sont gardés par nous et les pièces de certaines servent à réparer les autres.

(...) "Avant les 10 européens, dont je viens de vous parler, j'en ai attrapé d'autres dans les mêmes conditions. Je me souviens plus particulièrement de 4 européens dans 2 véhicules, l'un une dauphine rouge, l'autre une simca aronde ancien modèle. Ils avaient eux aussi été massacrés par la foule à coups de pierres avenue de Sidi-Chami. Eux aussi ont été amenés à la S.A.U. du petit lac par moi et mes hommes dans le but de les torturer à la cravache. Dans le bureau de la S.A.U.le nommé Mohamed les a arrosés d'eau. Nous ne les avons pas attachés car ils étaient assommés et saignaient de la tête. Nous les avons mis torse nu et je les ai frappés avec une cravache (nerf de boeuf). Cette arme est actuellement dans mon bureau de la S.A.U. Durant un quart d'heure, Kaddouri et moi les avons frappés.

S.I. Si je les ai frappés ainsi, c'est parce que c'étaient des Pieds Noirs.

S.I. J'ai reconnu que c'étaient des "Pieds-Noirs", parce que l'un d'eux avait un cachet O.A.S. imprimé à l'encre bleue dans le dos. Les autres n'avaient rien, mais comme ils étaient ensemble, je les ai frappés aussi. Après les avoir frappés, j'ai sorti mon Beretta 9 m/m, ainsi que Kaddouri, et j'ai tiré deux balles dans la tête à bout portant sur deux d'entre eux, Kaddouri a tiré de la même manière sur les deux autres européens. Puis nos hommes ont embarqué les cadavres dans la camionnette Peugeot 203 n° 374 EX 9G, qui se trouve encore à l'heure actuelle au petit lac. Kaddouri a pris le volant et est parti avec 6 hommes armés de Beretta. C'est Kaddouri qui a pris, là encore, les portefeuilles.

S.I. J'ignore l'identité de ces victimes. Je sais que sur les 10 premiers, 4 ont été égorgés par la foule, mon camarade Abdelkader Ben Moumenn, demeurant à la cité des Oliviers, me l'a dit et d'ailleurs ils étaient armés de couteaux et de haches. Sur les 4 autres, un seul a été égorgé par Kaddouri.

..."C'est tout ce que j'ai fait depuis la 2ème fois que je suis au petit lac. Il y a d'autres groupes qui, comme moi, font la chasse avec la foule musulmane aux européens. J'ignore combien ils peuvent en avoir tué. J'en ai vu quatre égorgés par Belkacem Lahouari aux 4 chemins, comme je vous l'ai déjà dit. Rue 7, le numéro que je vous avais donné, est faux, car je l'ignore. Belahcène en a égorgé 20 environ. La pièce où ont eu lieu les égorgements est grande, n'a qu'une fenêtre qui donne sur la rue 7, pas de meubles, pas d'abat-jour. Les 4 corps étaient dans le fond de la pièce face à la porte. Cette pièce est éclairée par une ampoule. Les murs de cette pièce sont peints en rouge avec une bande noire près de plafond qui est blanc.

..." Au moment de mon arrestation par les militaires je n'étais pas armé, j'avais laissé mon revolver au bureau. Je sais aussi que Attou a torturé à l'électricité une musulmane enceinte sous les yeux de son mari. Il a aussi emprisonné des musulmans. "

Dans ce cas l'enquête a été menée à son terme (mais évidemment les tueurs ont été amnistiés) ailleurs on appelle ça "enlèvements".

"Lundi 16 avril. - 6 heures du matin. Chars aux coins des rues en position de combat. Investissement total. Un haut parleur ambulant annonce le tir sans sommation sur toute fenêtre ouverte ou toute personne dehors. Des huées répondent, de l'intérieur. Nouvelle perquisition générale du quartier. Rien à cacher, rien à craindre.

A 10 heures, la fouille continue calmement. Mais il suffit d'une étincelle pour déclencher l'incendie. Ainsi les heurts de jeudi ont commencé quand les C.R.S. ont voulu fouiller les postières. L'une s'est rebiffée et s'est fait gifler, ce qui a immédiatement déclenché les commandos.

Chez les religieuses nos voisines, ils sont 50 et pas tous corrects, à fouiller de force. Nuages très bas, et brouillard ...

La grève générale est totale. Ni gaz, ni électricité. Un peu de bruine ...

À 11 heures, voilà qu'on se met à tirailler un peu dans tous les coins. Il faut un courage certain pour asticoter un pareil service d'ordre. Mais ça ne peut pas aller bien loin.

À 17 heures, les troupes sont toujours sur les toits et sur les chars. Nous sommes, nous, à la limite du bouclage, mais à l'extérieur de la partie fouillée. Ces temps-ci, tous les soirs, nous gardons pour la nuit les externes dont le quartier est ainsi inabordable C'est convenu une fois pour toutes avec les parents.

Les gens s'énervent. L'hélicoptère ne fait que de timides apparitions, toujours saluées de salves furieuses. Aspect aigu de la guerre des nerfs. L'O.A.S. ne veut pas dévoiler ses batteries, qu'elle réserve pour la force locale ... Celle-ci devrait être là. Elle est moins pressée d'observer le calendrier que les C.R.S. qui évacuent sans tambour ni trompettes tous les bâtiments publics dont ils avaient la charge jusqu'à présent. Les prenne qui voudra ...

20 heures. Fin de la grève. L'électricité revient. Les gens sortent un peu, malgré les ordres, pour prendre l'air et se détendre. On devient fou à l'intérieur. Les nuages très bas réverbèrent curieusement un gros incendie du coté des Planteurs. La ville, dans la nuit, est recouverte d'une chape rouge.

La nuit est calme au centre, agitée sur les bords.

Michel de Laparre, "journal d'un prêtre en algérie".

 

17 Avril 1.962 :

49 morts, 21 blessés.

Les enlèvements .le terrorisme silencieux Monneret, " la phase finale de la guerre d'algérie ", l'harmattan, ISBN2-7475-0043-8

Nous savons par contre que, rapportés au nombre des populations concernées, ces chiffres de disparitions en Amérique latine sont, proportionnellement, très inférieurs à celles dont été victimes les Français d'Algérie. Pour ne prendre qu'un exemple on a parlé de 5.811 disparus en Argentine (source: Amnesty International -Les Disparus -EFAJ 1982), la population de ce pays étant de 33 millions d'habitants, l'Argentine aurait eu, à proportion égale, 99.429 rapts et 55.509 disparus. (Soit dix fois plus qu'elle n'en a eu en réalité).

- Le rôle du FLN: La responsabilité du FLN dans ces enlèvements est peu contestable. Si Azzedine l'a d'ailleurs revendiquée dans son livre " Et Alger ne brûla pas ", dont un chapitre est consacré à ce sujet. C'est aussi clair que net et on ne saurait l'accuser de biaiser. "L'exode massif est aussi la conséquence des enlèvements perpétrés par des groupes de la Zone Autonome", écrit-il ; et un peu plus loin il ajoute: "Après enquête et conformément aux directives du conseil zonal. Si Salah envoie par exemple, chaque soir, deux voitures enlever des activistes dans la région 1 à Kouba. Les chefs militaires des autres régions d'Alger procèdent de la même façon."

Yves Courrière a interrogé Si Azzedine. Il rapporte que le FLN avait fait dans ce but divers préparatifs.

L'essentiel en était la collecte de renseignements aussi nombreux que possible. Nous avons déjà souligné à plusieurs reprises, l'importance des informations que le FLN recueillait et diffusait aux policiers à propos de l'armée Secrète. Si Azzedine avait placé à la tête de son service de renseignements Mohammed Oukid (Courrière, page 626). A l'en croire, dans chacune des cinq zones de la capitale, le FLN disposait de 350 hommes armés, pour opérer sur cette base. Ce sont eux qui allaient mettre en route la mécanique des enlèvements.

Un gigantesque fichier avait été constitué. A Belcourt, la Zone Autonome réquisitionna à cet effet la villa de Hamoud Boualem, un riche Musulman, brasseur de son métier, qui avait fait fortune dans la vente de la bière et de la limonade. Selon Yves Courrière : "Delta, colleurs d'affiches, sympathisants, collecteurs de fonds, même les neutres (? ) furent mis en carte". Les premiers commandos furent placés sous la direction de Mohammed Bouchafa, un rescapé de la bataille d'Alger. D'autres commandos dits de "fidaïnes" étaient placés sous la direction d'Abderahtnane Khemissa, d'Ahmed Nachet et du "capitaine" Tahar (Courrière, page 626). Ils commencèrent à enlever le 17 avril. Cependant, la Zone Autonome d'Alger n'était pas la seule à pratiquer cette activité. Autour d'Alger, dans la zone qui entoure la ville et dans la Mitidja, des commandos de la willaya se mirent à enlever aussi. Dans les archives du 2ème Bureau, que nous avons pu consulter, figure ainsi une fiche Soder90 (Service Opérationnel de Documentation et de Recherche) qui reproduit une Consigne de la Willaya : Enlevez sept à huit Européens dans chaque localité de la Mitidja. A la même époque des européens commencèrent à disparaître à Oran.

La perpétration concomitante en plusieurs points du territoire algérien, éloignés les uns des autres, de ces actions massives peut faire penser qu'elles répondent à un mot d'ordre central. Il n'en existe pas de preuve actuellement accessible. On ne peut exclure qu'elles résultent simplement de l'adaptation locale de directives plus générales concernant la lutte contre l'O.A.S. Faute de pouvoir consulter les archives du F.L.N., on ne peut être affirmatif mais bien évidemment, l'impression qu'il y a un mot d'ordre global est forte. Nous avons dit actions massives car elles vont toucher des dizaines puis des centaines de personnes. Qu'elles s'inscrivent dans le cadre d'une stratégie visant à lutter contre l'O.A.S. est certain. La preuve en est que le Constantinois est très peu touché par les rapts. Pourquoi ? Parce que dans les régions orientales de l'Algérie, les Européens sont très peu nombreux et que l'Armée secrète n'y est que faiblement implantée. Un de nos documents les plus parlants est la liste des Européens enlevés qui a été dressée en 1963, par des parents de disparus dans le cadre de l'association de Défense des Droits des Français d'Algérie, l'ADDFA (Publiée dans Disparus en Algérie par M-L Leclair). Cette liste fait ressortir que plusieurs milliers de Pieds-noirs ont été enlevés en Oranie et dans l'Algérois. En revanche, dans le Constantinois et les Territoires du Sud, le chiffre des enlevés est comparativement très faible; il tourne autour de la trentaine. Les volumineuses archives de l'Armée de Terre que nous avons utilisées, confirment ce point. (Il est vrai que les juifs et les européens de la région avaient pratiquement tous quitté l'algérie.)

Pourquoi des enlèvements ? N'y en avait-il pas eu auparavant ? La réponse est affirmative. En effet des Européens et des Musulmans ont été enlevés tout au long de la Guerre d'Algérie. Mais c'est précisément là qu'il faut connaître les chiffres pour avoir une juste idée du problème. On y constate que pour ce qui est des européens, le chiffre des personnes enlevées entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962, en sept ans et cinq mois est de 875 .Ceci conduit à une moyenne de 10 par mois, sur l'ensemble du territoire algérien. Or, après les accords d'évian et le cessez-le-feu, les enlèvements d'Européens se multiplient pour atteindre des sommets. En retenant, le chiffre officiel de 3.018 enlèvements, dont nous avons dit qu'il avait été fourni par M. de Broglie au Sénat, on obtient pour la période allant d'avril à septembre 1962, une moyenne de 503 kidnappings par mois, c'est à dire un chiffre 50 fois supérieur. Si on allonge la période jusqu'en décembre et bien qu'octobre et novembre aient vu peu d'enlèvements, la moyenne reste de 377 par mois.

(...) La terreur semée dans la population européenne fut considérable et alimenta bientôt une véritable psychose qui précipita l'exode. A ce stade une question se pose: si le but était d'intimider, l'ampleur des conséquences fut-elle prévue ? Répondre à cette question est malaisé mais nous essaierons de le faire dans le cours de ce chapitre. A cette interrogation s'en mêle une autre: les dirigeants algériens d'alors ont-ils voulu que les choses aillent aussi loin, ou ont-ils été dépassés par des initiatives locales plus ou moins excessives ? Les signes en ces sens sont contradictoires. Nous allons voir en effet que le GPRA comme le FLN sont déjà très divisés à cette époque, ce qui rend aléatoire la perception d'une volonté commune.

- Le dérapage incontrôlé: Au printemps de 1962, la panique gagne les habitants des cités HLM européennes qui se trouvent au contact des quartiers périphériques musulmans. Les familles quittent leurs appartements et vont grossir les rangs de ceux qui envahissent les aires de départ sur les ports et sur les aérodromes. A Alger, les quartiers ouvriers de Maison-Carrée, d'Hussein-Dey, du Hamma et d'une partie de Belcourt se vident littéralement. Ce sont les plus touchés par les enlèvements notamment au mois de mai.

Le FLN a toujours prétendu qu'il enlevait des cadres et des militants de l'O.A.S., dans le contexte de la lutte qu'il menait contre cette organisation, afin de protéger la population musulmane qui subissait le poids des attentats et des bombardements au mortier. Ses sympathisants comme Vincent Monteil ont repris ce thème. Il écrit ainsi dans Historia Magazine N° 363: "... Les musulmans n'en peuvent plus de se laisser "descendre" sans réagir: la Zone Autonome d'Alger passe enfin à la contre-offensive et les enlèvements d'Européens se multiplient". De son côté, Yves Courrière qui n'a certes pas les engagements tranchés de M. Monteil, se montre peu critique envers le FLN, lorsqu'il écrit: "Alors les commandos FLN passèrent à l'action contre les Delta ou les principaux chefs d'îlots "O.A.S"., liquidation ou enlèvement" (Y. Courrière, page 628 et R. Malek, op. cit., page 251).

Or, il s'en faut de beaucoup que les personnes enlevées aient toutes été des membres de l'O.A.S. ou des militants quelconques. Il y a des cas précis, individuels où nous avons pu vérifier que les enlevés étaient membres de l'Armée Secrète. Mais, Si Azzedine, lui-même, ne cache pas qu'il y eut des "bavures" (op. cit., page 217). En réalité, et la nature humaine étant ce qu'elle est, la consigne était peut-être de frapper l'Armée clandestine, mais le FLN a été victime de la même déviation que l'O.A.S. La stratégie élaborée par les chefs est une chose, l'application qu'en font les commandos à la base une autre. Il était plus facile et, moins dangereux pour eux, de s'en prendre aux voisins, aux passants attardés, aux personnes isolées. De même que les delta intervenaient rarement contre les cadres du FLN, retranchés en plein quartier musulman, de même, les commandos nationalistes pénétraient fort peu dans les quartiers européens du centre et des hauts d'Alger pour y toucher les chefs et les militants de l'O.A.S. Quand le terrorisme se pratique à grande échelle, on vise des cibles que l'on peut atteindre. C'est pourquoi la notion de terrorisme "ciblé" fut extrêmement relative au cours de cette période.

Comme les fiches du SHAT répertoriant les infractions au cessez-le-feu, mentionnent les lieux d'enlèvements et parfois même l'adresse précise où ils se sont produits, nous avons pu, en collectant les renseignements ainsi fournis, et, en les rapprochant des documents de l'Association de Défense des Droits des Français d'Algérie précitée, notamment de ceux correspondant à leur liste de personnes enlevées, établir une véritable carte des enlèvements. Une conclusion immédiate se dégage à sa lecture. La vaste majorité des enlèvements perpétrés après le 19 mars 1962, a eu lieu en lisière des quartiers européens et musulmans, dans les secteurs où ces zones se touchaient. On comprendra que peu de cadres et de dirigeants de l'O.A.S. avaient l'imprudence de résider dans ces endroits. La plupart préféraient, en bonne logique, les zones à forte population européenne, où leur protection et leur sécurité étaient plus grandes, puisque les complicités y étaient plus denses. Par contre, aux endroits où les deux populations coexistaient, il était facile pour des commandos FLN motorisés, de se jeter sur un pied-noir, de l'assommer et de l'entraîner dans les zones musulmanes toutes proches. Là, ils ne craignaient pas d'être arrêtés puisque de véritables bastions nationalistes y étaient établis. l'Armée française avait reçu l'instruction de ne plus y patrouiller en application de l'article 5 de l'Accord du cessez-le-feu : "Les plans de stationnement de l'Armée française en Algérie prévoiront les mesures nécessaires pour éviter tout contact entre les forces". Ce que le décret du gouvernement classé secret avait précisé ainsi: "L'Armée française gardera sa pleine liberté de mouvement en Algérie, mais ne pénétrera pas à l'intérieur des régions de stationnement fixées pour les combattants de l'ALN. Tout contact avec les formations de l'ALN sera évité (SHAT IH2982). Les conséquences de la situation ainsi créée furent immédiates. Le successeur du général Ailleret à la tête des Forces Armées Françaises en Algérie, le général Fourquet les a décrites de la façon la plus claire: "Les accords prévoyaient l'arrêt des opérations offensives... Chacun sait que dans une situation d'insécurité, si l'on n'attaque pas, la sécurité diminue instantanément". C'est très exactement ce qui s'est passé en effet.

- Enleveurs et enlevés : On ne s'étonnera pas de trouver des enseignants parmi les disparus. Où trouver en effet des Européens à enlever, sinon dans les écoles des zones musulmanes où certains, par dévouement ou par inconscience, continuent d'assurer vaille que vaille leur service? Le 17 avril, deux instructeurs (instituteurs non titulaires) sont enlevés dans la région de Collo. Le 18, Jackie M. , éducateur dans un centre de jeunes disparaît à Hussein-Dey. C'est dans une école également, à Miliana, qu'on a enlevé le jeune Norbert C. qui n'a que quinze ans. Le 4 mai, un instituteur Marius P. est enlevé à Maison Carrée à l'Ecole Laverdet, qui jouxte un vaste quartier indigène. Le 11 mai, 7 instituteurs européens, sont enlevés à Saint- Cloud à 20 kilomètres d'Oran (source Le Monde).

Un autre facteur concourt à faire de la pratique de l'enlèvement, une activité aveugle visant les membres de l'autre communauté: pour enlever des gens, les assommer, les séquestrer, les torturer, on fait appel à un type d'homme particulier. C'est une activité violente, terroriste et, de ce fait, peu susceptible d'attirer les gens raffinés ou les humanistes au grand coeur. C'est dans les basses couches de la société, au sein d'une pègre accoutumée à vivre brutalement et dangereusement que vont se recruter les volontaires pour ce genre de besognes. Ces groupes auront tôt fait de comprendre que leur activité exercée aux frontières des quartiers musulmans a peu de chances d'attirer la riposte des patrouilles françaises à l'heure du cessez-le-feu. Seul le service d'ordre du FLN pourrait s'opposer aux excès, mais eux-mêmes sont le FLN, et bientôt de véritables bandes s'installent dans une sphère de non- droit et de non- répression où elles vont pratiquer l'enlèvement pour leur propre compte. Bientôt, c'est parce que leur voiture, leur appartement ou leur femme ont plu que des pieds-noirs vont disparaître.

Car la nouvelle tactique inaugurée par le FLN se dégrade et porte des fruits amers. A Hussein-Dey, au Ruisseau, à Belcourt, à Montpensier, à Maison-Carrée, à Kouba, les habitants des HLM fuient leurs quartiers où les enlèvements suscitent l'épouvante. Exposés, ils le sont, tant par leur habitat que par leur travail. Les ouvriers qui vivent là, partent tôt, reviennent tard, font les trois-huit parfois. Gare aux isolés. Les automobilistes rentrant à la nuit tombée, les travailleurs attendant l'autobus en des lieux peu fréquentés courent un danger mortel. Rapidement les quartiers populaires se vident. Les commandos du FLN les occupent et les pillent car les gens sont partis en laissant tout sur place. Des réseaux de trafiquants apparaissent: pièces détachées, voitures volées, meubles font l'objet d'un commerce aussi lucratif qu'illégal. Une économie parallèle s'installe, le gangstérisme fleurit. Les mots d'ordres du FLN, la lutte contre l'O.A.S. intéressent moins certains groupes que la rapine et le meurtre. Jean Chapus, un Européen libéral, ami de Camus, juge au tribunal pour enfants est enlevé Boulevard Saint-Saens. On retrouve son corps mutilé sur la Route Moutonnière. Tout indique qu'on l'a tué pour lui voler son véhicule.

Des enlèvements à caractère sexuel se produisent. En voici, un rapporté dans Le Figaro (du 22 mai 1962) : "Une jeune et très jolie jeune femme âgée de 25 ans, Madame O. avait été enlevée vers 11 h30, mardi matin en se rendant d'Alger à Fort de l'Eau dans sa 203, par trois musulmans armés qui avaient doublé sa voiture et l'avaient obligé à stopper... Ils la tinrent séquestrée pendant quarante-huit heures au cours desquelles elle fut l'objet jour et nuit, d'odieuses violences... Vendredi, on lui banda à nouveau les yeux et elle fut conduite au marché à bestiaux de Maison Carrée et relâchée".

Il arrive aussi que des enfants soient victimes de rapts. C'est la cas à Belcourt, le 12 juin. L'AFP reprise par Le Monde rapporte l'incident en ces termes :"Cinq Européens, dont une femme et une fillette. ont été enlevés mercredi matin, vers neuf heures, par des Musulmans, dans le quartier de Belcourt. Après avoir fait irruption dans plusieurs appartements d'Européens, rue Réaumur, quatre Musulmans armés ont obligé les locataires: MM. Marcel M., cinquante ans; Joseph O., soixante-six ans; L. cinquante ans; une femme non identifiée et Bernadette E., treize ans à les suivre. Les cinq Européens ont été emmenés vers le quartier musulman de Belcourt".

A partir d'une certaine période, on voit des occupations illégales d'appartement se multiplier. Celles-ci sont souvent précédées d'enlèvements. Spontanées au tout début, elles deviennent systématiques au mois de juin. Le même journal en donne un exemple.

"D'autre part, des Musulmans ont envahi vers onze heures, pour s'y installer, plusieurs appartements d'Européens, situés rue Dupetit-Thouars et Boulevard De Lattre-de-Tassigny, en bordure de la Haute Casbah" (le 14 juin 1962)

Naturellement, Si Azzedine voit les choses différemment; il revendique la responsabilité des occupations et il en explique ainsi les motifs: "il faut parer au plus pressé, préserver Alger de tous les démons qui la guignent et investir d'urgence les quartiers européens. Où trouver des volontaires pour ces opérations risquées ? On s'en doute... la bourgeoisie manque à l'appel... Le peuple en haillons quitte ses bidonvilles et, encadré par les fidayines pénètre dans les beaux quartiers". (op. cit., page 215)

Précisons qu'aucun des lieux cités dans le journal ne fait partie des beaux quartiers. Ce sont des zones européennes jouxtant la Casbah. Belcourt à l'autre extrémité de la ville, est le quartier qu'habitait Albert Camus parmi les plus pauvres des pieds-noirs. Si l'on doit reconnaître à Si Azzedine Zérari, le mérite de la franchise, même teintée de romantisme, il faut convenir aussi que ce n'est pas le respect des Accords d'Evian qui, en l'occurrence, aura retenu son attention. Ceux-ci prévoyaient en effet à l'article 12 de la Déclaration des Garanties que "toute expropriation (serait) subordonnée à une indemnisation équitable préalablement fixée. Il s'agissait évidemment d'expropriations d'un autre genre et prévues pour la période postérieure à l'Indépendance. Certes la garantie des Accords d'Evian concernent l'après- référendum et donc ne s'appliquent pas encore stricto sensu, mais l'esprit de ces Accords est important et il est aisé de voir qu'il est ici totalement bafoué. Chez les Européens, les gens du peuple ont tôt fait de se dire que si les choses se passent ainsi, alors qu'ils sont sous la souveraineté française, ils ont un avant-goût de ce qui risque d'advenir ensuite.

Ces actes ne sont en rien explicables ou justifiables par les exactions de l'O.A.S. et ils vont avoir d'immenses conséquences car, encore une fois, s'il n'est pas question de nier la responsabilité de l'O.A.S. dans la dégradation générale du climat, la part du FLN est importante aussi. L'exode des Européens est fortement stimulé par ces graves incidents et ce sont des centaines de milliers de gens qui quittent l'Algérie, en la précipitant dans une crise économique et sociale sans précédent, voisine du chaos.

Dès le 24 mai, Philippe Herreman, le correspondant du Monde à Alger signale la chose et la commente avec inquiétude. Sous le titre, Les meurtres et les enlèvements d'Européens contribuent à accélérer le mouvement d'exode, il écrit: "Dans les semaines qui ont suivi le cessez-le-feu, les violences en Algérie était presque exclusivement le fait de l'O.A.S. Les Musulmans - cadres urbains du FLN ou membres de l'ALN - observaient rigoureusement les consignes du GPRA : ne pas répondre aux provocations, rassurer les Européens pour les dissuader de partir. Mais leur patience et leur discipline ont fini par céder devant les tueries organisées par les commandos OAS. L'engrenage des violences répondant aux violences s'est remis en marche.

Ce fut d'abord l'opération de représailles de Si Azzedine dans les rues d'Alger, puis des enlèvements de plus en plus nombreux, souvent suivis d'assassinats". Il convient de préciser cependant que le journaliste du Monde, s'il n'a pas tort de dénoncer la responsabilité de l'O.A.S., dans les violences, commet aussitôt l'erreur d'atténuer celle du FLN. Il ajoute en effet ceci: "Même s'ils ne les ont pas ordonnés - ce qui semble bien être le cas- [p.Herreman se trompe sur ce point, il y avait des directives au moins locales] - les responsables du FLN assument les crimes et les violences commis sous leur couvert, dès l'instant où ils ne les dénoncent pas... En ne désavouant pas ouvertement ces violences, le FLN encourt également pour une part, la responsabilité de l'exode des Européens".

(Notons que P. Herreman se trompe dans la chronologie. L'opération de représailles de Si Azzedine est du 14 mai 1962 , le début des rapts remonte au 17 avril, presque un mois auparavant).

Or, il se trouve qu'avant l'Indépendance, le FLN n'a pas désavoué les enlèvements. Les plus éclairés des dirigeants algériens, Fares puis Mostefaï essaieront en multipliant les déclarations apaisantes de calmer les esprits mais, en vain, car les exactions continueront des deux côtés et elles emporteront avec elles les moindres miettes de la possibilité de créer des rapports nouveaux entre les communautés. Le dramatique processus des rapts, continuera, emporté par sa logique perverse et dévié vers des activités de type mafieux.

 - L 'historique des enlèvements: Il est difficile de préciser le point de départ exact de la phase massive des enlèvements. Dans un article récapitulatif du Monde (le 24 avril 1962), il est question du 18 ou du 19 avril. Cependant, nous avons constaté que ce journal avait signalé plusieurs enlèvements en date du 17 avril. Il y a eu des rapts auparavant, depuis janvier 1962, mais isolés et (relativement) peu nombreux. Ainsi le 17 janvier 1962, les frères C. ont-ils été enlevés à Tenès. Le 1er mars, Mademoiselle A. a subi le même sort à Alger.

On trouvera ICI que suite au rapport de la croix rouge de le gouvernement connaissait le sort d'un certain nombre de ses disparus, mais qu'il l'a caché aux familles.

GASMI Mohamed,. Harki au 2e R.A, capturé le 17-04-1962 après les accords d'Evian, libéré le 24-07-1963 par la Croix Rouge à Blida.

La croix rouge internationale publie un communiqué rappelant que les "accords" d'évian prévoyaient la libération des prisonniers le 7 avril. Et que le GPRA n'a rendu personne, alors que le gouvernement français a liberé 1840 detenus. Après de nombreuses démarches sont rendus 9 soldats, 3 à Tunis, 4 à Rabat, 2 à Tizi Ouzou, ce seront les seuls, les français en attendaient plus de 500...

 

18 Avril 1.962 :

Ailleret est remplacé par le général Fourquet, serait-il effrayé de ce qu'il a fait ?

A Alger 18 morts, 18 blessés.

A Oran, 8 morts, un blessé.

A Bône une infirmière est attaquée par un musulman, les témoins abattent le musulman sur place.

L'armée découvre sur le cadavre d'un Lieutenant de l'ALN aux environs de Bordj Bou Arreridj. le document suivant, dont un autre exemplaire avait été récupéré par le SDEC à Casablanca.

Commandement Provisoire de la Révolution algérienne.

Tunis.

Très confidentiel.

Instructions sur la conduite à tenir à l'intérieur du territoire algérien, pendant ta période s'étalant du 19 mars à l'indépendance.

Diffusion: La diffusion de ces instructions ne devra être effectuée que jusqu'à l'échelon Kasma. Les échelons subordonnés ne devront en avoir connaissance que partiellement et verbalement. En aucun cas, ce document ne doit circuler sans une solide protection. Les diverses wilayas apporteront tout le soin nécessaire à l'exécution stricte de ces ordres.

 Attitude à l'égard du M.N.A.

Tous les agents du M.N.A., de tous les niveaux, et à tous les échelons, doivent être immédiatement arrêtés, dès réception du présent document. Afin de mettre fin à leurs activités politiques, ces agents seront gardés dans des caches et dans les zones les plus éloignées, (afin que leur arrestation demeure secrète. Leur garde devra être renforcée, la moindre évasion pouvant donner l'alerte à la population.

 Attitude à l'égard des harkis.

Rester très prudents et ne rien entreprendre actuellement, pour éviter toute réaction de l'armée française. Cette dernière ne pouvant plus agir et ne pouvant plus intervenir, en quoi que ce soit, après la déclaration de l'Indépendance, ce n'est qu'après- cette date que nous nous occuperons, effectivement, des harkis. Afin de préparer cette opération ultérieure, on s'attachera, à tous les échelons à établir la liste complète des harkis, à grouper le maximum de renseignements les concernant, eux et leur famille. et à suivre leurs déplacements de façon très précise.

 

Dans ses bilans des activités de contact Armée -Population, le colonel Barthélemy Commandant le Secteur d'Arris (Aurès) écrit le 18 avril:

- Bien qu'attendu et généralement considéré comme inéluctable, le désarmement massif et pratiquement simultané des supplétifs a heurté les sentiments affectifs de bon nombre de cadres par son caractère collectif et forcément dépourvu d'élégance* .... Quant à l'éventualité d'un transfert de collectivités entières sur la Métropole, initialement envisagé pour près de 350 familles d'Arris et de Mechta Baiou, il semble qu'elle puisse en définitive être abandonnée à l'exception de quelques cas isolés (une vingtaine) .... Les supplétifs se montrent par contre extrêmement intéressés par la perception des primes de licenciement et de recasement, dont le montant appréciable leur permettra de se dédouaner en achetant leur pardon ... Cette perpective de dédouanement généralisé s'effectue sans joie et sans hostilité apparente à notre égard.

Intervenant dans ce contexte, la mise sur pied de 2 Unités de Force locale se heurte aux réticences formelles des cadres. Parfaitement conscient de la méconnaissance totale de la situation dont témoigne la décision de création des UFL(force locale) et des risques graves de subversion que ces unités contiennent en germe, les officiers et sous-officiers destinés à leur encadrement ont dû être désignés d'office et contre leur gré.

Récemment versés dans leur quasi-totalité aux 2 UFL, les appelés FSNA se considèrent déjà comme des soldats de l'ALN. Ils ont témoigné d'emblée d'un état d'esprit collectif alarmant (grève de la faim, refus d'obéissance, manifestations). Il importe, en tout état de cause, de n'entretenir que peu d'illusions sur les possibilités d'action et le rendement de ces unités qui sont actuellement pratiquement désarmées.

Repris sur Faivre "les combattants musulmans de la guerre d'algérie" ISBN 2-7384-3741-9

 

 La fédération de France du FLN s'indigne que "des opérations de police soient encore menées contre les algériens à Marseille ".

 

19 Avril 1.962 :

20 morts, 31 blessés.

Bagarre entre communautés au marché Clauzel à Alger, un européen tué, 3 musulmans aussi.

A Oran, bouclage et fouille détaillée du quartier "Plateau Saint Michel " l'opération durera trois jours.

ZOUICHE Lakhdar,. Au 3e R.T.A, fait prisonnier le 19-04-1962 en Algérie après les accords d'Evian, il s'évade le 19-07-1968, soit 6 ans après l'indépendance. A la carte verte de prisonnier.

Le général Katz publie une "décision interdisant à toute personne de se trouver sur les balcons ou les terrasses, sous peine d'ouverture du feu sans sommation. " Cet ordre sera exécuté, ainsi qu'une dizaines d'enfants qui n'ont pas compris pourquoi leurs parents leur interdisait d'aller sur le balcon. Pour les terrasses, c'est l'armée de l'air de Jouhaud qui s'en charge, à la mitrailleuse lourde et au canon de 20.

Joxe confirme que la priorité du gouvernement va vers la lutte anti OAS.

Monneret: Nous avons souligné déjà qu'une convergence certaine a rapproché une partie des autorités françaises et le FLN après le 19 mars. A maints égards, on voit même s'affirmer une véritable alliance, car, divers services français coopérèrent directement avec les ex- rebelles. Tel est le cas de la mission C de M. Hacq. Cet organisme basé à l'Ecole de Police d'Hussein-Dey s'est mis à partir du cessez-le-feu, à travailler ouvertement avec la Zone Autonome en négligeant le paravent des "barbouzes". Yves Courrière décrit la situation de façon limpide "... une étroite collaboration s'était instituée entre le Service Renseignements et Liaisons de l'ALN et la Mission C. Le capitaine Lacoste recevait régulièrement de précieux renseignements sur l'O.A.S. Oukid n'avait qu'à puiser dans la masse d'informations apportées quotidiennement à son fichier." (page 630)

Désormais entre Si Azzedine et la Mission C des agents de liaison évoluent. Les archives du 2ème Bureau donnent le nom, le prénom, la profession et l'adresse précise d'un de ces agents .Elles ne font d'ailleurs que confirmer ce que dit Rabah Zérari alias Si Azzedine : "Les services de sécurité gaullistes dont la Mission C du capitaine Lacoste, avec qui je suis en liaison permanente par le canal de Si Mohammed, finissent de les [OAS] démoraliser. " (op. cit., page 338) [Nous sommes en mai 1962.J.M.]

Un autre des adjoints de Si Azzedine, Ferhat Khénifra alias Boualem "Rocher Noir", assure, comme son surnom l'indique, la liaison avec les autorités françaises. Il est, un soir, retardé et surpris par le couvre-feu. "Boualem ne dut son salut qu'au mot de passe "Marcellin" que lui a communiqué le Préfet Vitalis Cros" (Et Alger..., page 166).

Cette coopération va assez loin puisque, selon le chef FLN, il a lui-même révélé la cachette du général Salan au Préfet de Police. L'opération qui permit d'arrêter ce dernier en découlait-elle ? Le Préfet de Police ne le dit pas, mais ne confirme pas non plus la version d'Yves Courrière de sorte que la porte reste ouverte à diverses interprétations. (On sait maintenant qu'il s'agit d'une affabulation de plus d'Azzedine, Salan a été livré par un sous officier français qui prétendait être capable de rallier le FAAS à l'O.A.S.). Selon Si Azzedine, le général avait été reconnu par ses propres informateurs musulmans. Voici ce qu'il écrit: "L'on sait moins cependant que Salan, qui portait une moustache et s'était teint les cheveux, avait été reconnu par l'une des femmes de ménage du réseau R.L. de Bouchafa. Et que nous avions communiqué ce renseignement au Préfet Vitalis Cros et au capitaine Lacoste.

Dans la phrase suivante, Si Azzedine confirme en outre ce que nous avons déjà expliqué à savoir que ses commandos intervenaient dans les zones périphériques en bordure des quartiers musulmans mais pas en zone européenne. "Nous ne sommes pas intervenus nous-mêmes", écrit-il, "parce que le quartier où se planquait Salan était exclusivement habité par des Européens; quelques têtes d'algériens auraient donné l'alerte générale et il nous aurait été par conséquent, impossible de procéder sans casse et de surcroît, avec une trop grande probabilité d'échec" (page 169).

Tels sont les rapports qui se sont établis alors entre le FLN algérois et les responsables français du maintien de l'ordre. Ils découlent bien évidemment de la primauté donnée à la lutte anti- OAS. Doit-on pour autant accorder un crédit complet aux fiches du deuxième bureau qui indiquent, par exemple, ceci : "Quand les Musulmans des commandos Azzedine ne peuvent pas agir, notamment dans les quartiers européens, ce sont des membres de la Mission C qui agissent sous un déguisement quelconque."? A en croire ces documents: " La Mission C procède également ou fait procéder à des enlèvements temporaires dans le but de terroriser les sympathisants de l'O.A.S. Ces personnes enlevées sont relâchées par la suite, après que les familles aient été informées de la disparition et aient fait publier des avis de recherche". (SHAT I H 1789).

Bien que les informations contenues dans cette fiche soient classées C3, ce qui correspond à une bonne qualité, elles sont suivies in fine de la mention : "Ces renseignements émanent de source musulmane bien placée. Ils sont néanmoins à recouper". On ne peut donc les considérer comme absolument sûrs. Doit-on croire qu'un policier métropolitain a été enlevé dans les conditions indiquées pour permettre de découvrir la cachette d'un dirigeant du FAAD ? Doit-on croire qu'un cadre commercial retrouvé assassiné a été lui aussi enlevé par la Mission C ? Que les renseignements arrachés aux enlevés sont transmis à un membre de l'Exécutif ? Là encore, la valeur C3 de l'information ne permet pas d'être totalement affirmatif, car ce code laisse à penser qu'elle n'est pas recoupée. Mais l'information n'a rien d'invraisemblable et c'est déjà énorme.

L'essentiel se joue au niveau stratégique. Sur ce plan, il n'est pas douteux que les autorités françaises et le FLN ont un but identique: mettre fin aux activités de l'O.A.S. Certes, chacune des deux parties a ses propres méthodes de lutte et l'ampleur des moyens mis en oeuvre de part et d'autre est très différente. Après l'accord du cessez-le-feu, la convergence paraît néanmoins évidente. Du côté français, la détermination anti- OAS est très forte, en dépit des critiques du FLN, relayées par la presse qui lui est favorable. Rétrospectivement, cette dernière paraît inspirée par le seul souci de la propagande, car les arrestations successives des chefs sont aussi réelles qu'effectivement suivies du démantèlement de nombreux commandos. Lorsqu'à la mi-mai, le Préfet d'Alger affirme que l'Armée Secrète est détruite à 70% (op. cit., page 318), il ne semble pas exagérer, bien que les attentats meurtriers continuent.

Il ne faut pas oublier d'avantage que le référendum du 8 avril a donné au Président de la République et à son gouvernement nouvellement désigné, une force supplémentaire. Au delà des zones d'ombre, cette vision s'impose à l'historien: les services spécialisés français arrêtent les dirigeants et les militants de l'O.A.S. et dispersent ses réseaux. La preuve en est que le délai de trois mois pour la tenue du référendum d'autodétermination, délai minimum rappelons-le, sera respecté. Lorsque Si Azzedine ou le GPRA à Tunis, font mine de trouver l'action française insuffisante ou irrésolue, ils ne font que traduire leur impatience devant la persistance des attentats des clandestins, à moins qu'ils ne cherchent à justifier leurs propres exactions.

Monneret, " la phase finale de la guerre d'algérie ", l'harmattan, ISBN2-7475-0043-8

 

20 Avril 1962 :

 8 morts, 2 blessés.

Arrivée de deux nouveaux escadrons de gendarmerie, portant à 12.000 hommes les troupes directement affectées à la lutte contre l'O.A.S.

Messmer (de l'acadéfraise) et Joxe décident de mettre les ATO (troupes du F.L.N. habillées et armées par les gaullistes) dans les quartiers européens. Ils s'y régaleront.

 Salan est arrêté à Alger, en compagnie de sa femme, sa fille et son aide de camp, le capitaine Ferandi. C'est le résultat d'une manip montée par un commissaire de police, patron de la 4ème section de la Police Judiciaire. Ce dernier a eut l'idée d'utiliser un ancien du service d'espionnage français (le SDEC) un sous officier nommé Lavanceau. Lavanceau avait longtemps été le contact du chef (Belhadi) du Front d'Action d'Algérie Démocratique, un mouvement messaliste, monté et équipé par l'armée. Salan ne connaissait pas Lavanceau, mais très bien le FAAD, et le fait que Belhadi, lâché par ses soutiens gaullistes, promis à l'égorgement, souhaite prendre contact avec l'O.A.S. et coordonner leurs actions était à la fois crédible et un des buts de l'O.A.S., regrouper suffisamment de musulmans pour résister au FLN. Salan a accepté ce rendez vous, Lavanceau n'était pas seul.

Salan et ses compagnons sont immédiatement transférés à la Santé où les nombreux détenus Algérie Française lui font une ovation. Les gaullistes et les gauchistes anti peine de mort se précipitent à la prison de la santé et esquissent un assaut, dans le but avoué de le mettre à mort immédiatement. La police intervient, 20 blessés.

 

 21 Avril 1.962 :

31 morts, 26 blessés.

Tombé dans une embuscade tendue par les garde-mobiles, à l'aide d'half-tracks, j'ai été transféré avec Doumé Giacomoni et Caumas dans une cage en fer de 3 x 3 m à l'Ecole de police d'Hussein-Dey où se trouvaient déjà Hans Muller, caporal au 2ème REP, Jacky Perez, parent du Dr, Fanfan Leca et Esposito, cafetier à Belcourt.

Entassés à 7 dans cette petite cage, gardés par les GM fébriles et revanchards, nous injuriant à longueur de jour, Esposito n'a pu résister plus longtemps et il a tenté de s'évader. Un matin, en revenant des toilettes, escorté par 2 GM, il a brusquement saisi un balai et a violemment attaqué un GM, le blessant gravement à la main et pensant peut-être lui prendre sa MAT 49. Aussitôt, et sans sommations, le second GM ouvrit un feu nourri au PM, par rafales à bout portant sur le malheureux Esposito qui, face à la puissance de feu recula et vint s'écrouler dans la cage au milieu de nous, plaqué au sol, la joue à même le béton. Un vrai miracle que personne d'entre-nous n'ait été atteint et ce, malgré les ricochets qui sifflaient contre les structures métalliques.

A l'arrêt du feu, nous tenant en joue, jambes écartées en position de tir, l'assassin excité eut le culot d'enchaîner: "le premier d'entre vous qui bouge, je lui envoie la purée ... ". Ce jour-là, nous avons vécu des moments atroces. Cette scène horrible restera à jamais gravée dans ma mémoire.

Atteint par de nombreuses balles à la poitrine et au ventre, le pauvre Esposito râlait et gisait dans une mare de sang qui nous empêchait de bouger dans cette cage exiguë. Son agonie dura près d'un quart d'heure alors que, debout, nous réclamions haut et fort des secours et un transfert vers un hôpital.

Transpercé, ensanglanté, il mourut à nos pieds. Et pourtant un médecin militaire accompagné d'un infirmier soignèrent le GM blessé mais refusèrent de s'intéresser à notre camarade prétextant qu'il n'y avait plus rien à faire. Pis encore, afin de nous choquer un peu plus et de nous humilier, ils ont laissé le corps baignant dans son sang pendant plusieurs heures dans la cage. Ces salauds ont même tenté de nous servir le repas de midi avec le corps gisant au milieu de nous. Jamais je n'oublierai ces scènes effroyables. Quant à moi, quelques jours plus tard, interrogé et frappé durement par les policiers de la brigade anti-gang venus de Marseille, j'ai passé 2 jours dans un état semi-comateux. Maurice Juif

 

Jacques du Rouchet, capitaine, ancien des affaires algériennes légion d'honneur, mérite militaire, croix de guerre 39-45, (etc...) rezponsable militaire du réseau "France Résurection" est abatu d'une balle dans le dos par les garde-mobiles, chemin Pouyanne à Alger. C'était un guet-apens, organisé par le colonel Debrosse et supervisé par un capitaine de gendarmerie.

 

22 Avril 1.962 :

10 morts, 15 blessés.

  Plastics à Alger en particulier dans l'imprimerie de l'écho d'Alger, le concierge en meurt d'une crise cardiaque.

Plastics à Constantine et Philippeville. A Constantine une bombe anonyme explose dans la villa de Portelli, tue trois membres de l'OAS, Roger Haas, Sauveur Portelli et Jacques Scherer et blesse griévement Madame Portelli et ses trois enfants.

Tirs de mortier sur un quartier musulman.

 Libération de 200 FLN de Fresnes, dont Saadi, condamné trois fois à mort. Ils vont se ruer en algérie, à la curée.

 

23 Avril 1.962 :

Dix morts, 20 blessés.

En application des ordres de Katz ("tirer à vue sans sommation sur toute personne apparaissant sur une terrasse ou un balcon lors d'un bouclage" ), les gendarmes occupent en permanence les terrasses d'Oran, et un avion, réacteur en marche se tient prêt à les mitrailler en cas de besoin. Cette mesure remporte un grand succès, Mlles Dominiguetti (15 ans) et Echtiron (16 ans ) sont abattues sur leur balcon par les gardes mobiles. Madame Amoignan, qui n'était pas sortie sur son balcon est quand même tuée par une mitrailleuse lourde qui faisait les fenêtres, ainsi que sa fille de deux ans et demi. Son autre fille Sophie, 13 ans, atteinte à la jambe est amputée. Fort heureusement, le père de famille avait été assassiné par le FLN, ce qui fait que personne n'eut s'intéresser au sort de cette famille.

Ailleret quoique débarqué (parce que débarqué?) fait preuve de mauvais esprit, il écrit dans une note officielle au gouvernement "nous avons récupéré 58.600 armes des harkis, mais le FLN ne remet pas ses armes, en violation caractérisée des accords ".

 

 24 Avril 1.962 :

20 morts, 12 blessés.

Enlevement par le FLN du lieutenant de SAS François Le Merre, jamais retrouvé.

A Bou Alam, l'armée fait du zèle et recherche ses harkis enlevés (en contradiction flagrante avec les instructions en vigueur). Elle n'en retrouve que 7, tous la tête écrasée par des pierres. Le premier Mai, elle en trouvera une dizaine d'autres dans le même état.

Fouchet explique une fois de plus par radio que l'armée protégera les pieds noirs, il leur suffit d'ouvrir les yeux pour voir la vérité, ce discours est destiné à donner bonne conscience aux journalistes qui eux aussi pourraient ouvrir un peu les yeux, et verraient la vérité de la rue, pas celle de Fouchet. Il est vrai qu'ils quittent peu le bar de l'Aletti.

A Oran, la gendarmerie livre à l'O.A.S. le sinistre Si Attou Il est exécuté immédiatement, ce qui n'empêche pas le F.L.N. de lui faire porter le chapeau du massacre du 5 juillet (plus de 3000 morts pieds noirs assassinés au faciès) et d'annoncer son exécution par l'A.L.N. "au cours d'une tentative d'évasion lors de son arrestation". Il y aurait eu plusieurs Attou?

Katz décide d'installer ses gendarmes dans les plus hauts appartements des plus hauts immeubles. Les gendarmes se presentent, les hommes sont au travail, on laisse une piéce par appartement pour y stocker les objets et les meubles, puis les occupants sont mis à la rue. Il y a des malades, des vieillards, qu'ils se débrouillent.

Farès à Paris demande des sous.

Ben Bella, fraichement arrivé à Tunis, prononce un grand discours où il explique sa politique "socialisme arabe". Accessoirement il annonce (pour rassurer ses copains du Monde et autres journaux qui commencent à ouvrir les yeux) "nous sommes décidé à appliquer loyalement les accords d'évian".

Soulagement à Paris, qui craignait d'avoir à manger son chapeau jusqu'au ruban.

 

25 avril 1962 :

De gaulle à Peyrefitte, "Que les français se persuadent qu'il leur faudra bien s'accorder avec le FLN sans que la France ne les protège ou bien il leur faudra rentrer en france."

Visiblement il ne se faisait pas d'illusion sur les "accords" d'évian, qu'il a d'ailleurs toujours nommés par leur vrai nom, "les déclarations d'intention".. mais il oublie qu'un an avant il mettait en prison ceux des pieds noirs qui suivaient ses conseils du jour.

A part ça, 34 morts, 42 blessés, au moins trois enlèvements dont :

Une femme de 42 ans qui est sortie sur son balcon pendant que les gendarmes patrouillaient, à Alger.

Un enfant de 17 ans qui collait des affiches, à Alger.

Une femme de 25 ans, violée, lynchées et abandonnée pour morte dans un quartier en bordure des quartiers d'Alger que les musulmans ont déjà épurés ethniquement et où le FLN fait la loi.

Un adjudant et son épouse à Bône ;

Un car est attaqué en grande Kabylie, les femmes qui s'y trouvent sont battues à coup de bâton (les femmes à la mechta ...)

Une émeute de musulman cherchant à gagner un quartier de maison à Alger est réprimée par l'armée, 200 arrestations.

Un agriculteur enlevé à Oran.

A Saïda, le F.L.N. règle ses comptes avec le commando Georges, créé par Bigeard, il assassine lentement Riguet, Habib, Bendida, trois hommes qui avaient le grade d'officier dans l'armée française, ils mettront trois jours pour mourir.

 A Tripoli, ouverture de la cession du CNRA, en principe autorité suprême du FLN, ça va être l'occasion d'un premier règlement de compte entre sectes FLN.

 

26 Avril 1962 :

21 morts, 23 blessés, au moins quatre enlèvements.

Plastic à Maison Blanche, deux avions endommagés.

Nombreuse arrestations à Oran, permettant la saisie de 18 tonnes d'armement et de munitions.

Un rapport secret du deuxième bureau au général Katz (le militaire chargé de la répression à Oran) chiffre à 1626 le nombre des collines (commandos OAS). En fait ils étaient moins de 100.

Une voiture piégée explose place du gouvernement à Alger, une vingtaine de blessés, piednoirade conséquente parfaitement comprise par les grandes consciences.(8 morts, nombreux blessés).

 Le F.L.N. libère à Tunis deux soldats français, il en rendra neuf en tout, alors que la croix rouge et le gouvernement français en comptaient plus de 500, chiffre confirmé par la F.L.N. qui s'en servait comme moyen de chantage pour éviter les exécutions de ses militants condamnés à mort. Les autres 491 ont (bien entendu) été assassinés.

L'agence de presse du FLN ne rassure pas les pieds noirs : "...ils commencent à s'apercevoir qu'ils pourront rester dans la mesure exacte où l'algérie aura besoin d'eux".

A l'assemblée nationale le député d'Alger Ahmed Djebbour prend la parole pour la derniére fois: "J'insiste avec une profonde gravité sur la necessité qui s'impose à la france, au nom de l'honneur, au nom de l'humanité, au nom de l'honneteté, de ne pas mettre fin au régne de la souveraineté français en algérie tant qu'il y demeurera un seul musulman désireux de rejoindre la france et dont le cas ne serait pas reglé."

 

 27 Avril 1962 :

15 morts, 40 blessés.

Parmi eux un commandant et un industriel à Oran, un contremaître à Constantine, sept harkis à Geryville, un agriculteur dans sa ferme, le dernier homme de la famille après son père (en 59) et son frère (en 61).

La directrice de l'école communale de Maison Carré violée et battue.

Disparition (certainement enlevé par le FLN) de l'officier de police Georges Uriot.

 

28 Avril 1962 :

19 morts, 16 blessés.

Le centre ville d'Oran est interdit (sous peine d'ouverture du feu sans sommation) aux automobiles comme aux piétons.

Une vingtaine de plastics de forte puissance explosent à trois heures du matin en ville nouvelle, desormais entiérement entre les mains du FLN. Dix maisons sont visées, certaines s'effondrent, les ambulances effectuent la noria mais aucun bilan n'est diffusé, ces explosions mêmes sont passées sous silence. L'OAS explique qu'il s'agit d'une premiére intervention de ses commandos musulmans, en fait les collines étaient passées par les égouts, les musulmans ralliés à l'OAS, harkis continuant à obéir à leur chef, restent dans leur bled..

Grenade dans un café de Aïn -Temouchent, 5 morts (on voit que le F.L.N. a touché de nouveaux moyens bien opérationnels). 

Harkis liquidés à Saïda.

 Plastics à Berre et à Avignon.

Mostefaï, à Tunis (il a abandonné son déguisement de ministre de l'exécutif provisoire pour reprendre son costume de porte parole du F.L.N.) déclare : "Européens, nous vous offrons loyalement de vivre avec nous."

 

La harka des Beni Laalem fut visitée comme les autres harkas du Secteur, et incitée au rapatriement. Seul Mohamed BOUDACHE, le chef de la harka, accepta d'être engagé comme Maréchal-des Logis au 6° RS (Spahis) en 1962. Mais il fut lui-même massacré à la suite d'un piège qui lui fut tendu par l'ALN. Recevant un appel au secours de sa famille, il obtint une permission du 6° RS, et un laissez-passer du FLN-ALN, lui promettant la vie sauve. Voici le texte du laissez-passer:

-GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ALGÉRIENNE

FRONT ET ARMÉE DE LIBÉRATION NATIONALE

Aux Armées le 28 avril 1962

Je soussigné, Lieutenant BRAHIM, membre de la Zone l, Wilaya 3, Certifie par la présente attestation que le Sergent Boudache peut retourner à sa famille à Beni Lalam, commune de Taasamert sans aucune crainte. Nous lui garantissons qu'il jouira de la plus grande tranquillité et qu'il pourra vivre librement sur la terreAlgérienne.

Pour copie conforme

Le Sous-Préfet P.Le Comité de Zone 1

B. EDDAÏKRA Le Lieutenant BRAHIM

Salutations fraternelles.

Extrait de Arrêt sur Images inédites, de la FNACA/Gaje, 1992.

"La harka des Beni Laalem, exemplaire s'il en est, fut formée dès l'opération Arquebuse à la demande d'un vieux Cheikh de tribu, ancien combattant de 1914-18 et 1939-45, une montagnes de décorations, écoeuré des exactions du FLN au début de 1956. Forte de 150 hommes, armée comme une unité régulière, elle n'a jamais perdu une arme ni eu de déserteur. Très autonome, commandée par un sergent qui devint adjudant-chef, elle fut citée de nombreuses fois. Le FLN n'a pas oublié la valeur de cet adversaire, puisqu'en 1962, cette harka, abandonnée par l'armée française, a été horriblement massacrée (plus de 600 exécutions), avec femmes, enfants, vieillards."

Repris sur Faivre "les combattants musulmans de la guerre d'algérie" ISBN 2-7384-3741-9

Au comité des affaires algériennes, Fouchet explique que "il n'y a pas d'emprise F.L.N. sur l'A.L.N. Les willayas ont des attitudes différentes, il y a des révolutionnaires et des bourguibistes. Il y a des exécutions de harkis (...)".

 

29 Avril 1962 :

10 morts 6 blessés, quelques enlèvements, en particulier du sergent chef de l'armée de l'air Gilbert Dubocage, des égorgements dans le bled passé au FLN, 29 plastics.

Dans le département d'Oran (nouvelle manière, les environs) on recense 35 enlèvements depuis trois jours.

De nombreux officiers ont préféré récemment se joindre à l'O.A.S., ils étaient resté dans l'armée espérant son ralliement, ils voient maintenant que seul un baroud d'honneur est possible, ils veulent en être.

 Les quatre derniers prisonniers du FLN, sont libérés à Rabat, portant à 9 le nombre de soldats français rendus, le FLN prétendait en avoir plus de 500. Tous les autres avaient bien entendu été exécutés.

 

  30 Avril 1962 :

 10 morts 48 blessés, un nombre non précisé de musulmans engagés envers la France et de pieds noirs enlevés.

Les troupes récupérées dans le bled sont affectées dans les villes, afin de réduire la résistance désespérée des français d'Algérie, ce jour c'est sept bataillons supplémentaires qui sont envoyés à Oran.

Dix enlèvements dans la région de Tlemcen.

Cinq militaires français égorgés dans un poste militaire à Marnia par des déserteurs, espérant ainsi racheter leur vie.

Affrontement entre communautés à Aïn -Temouchent 5 morts (trois européens, deux musulmans) 20 blessés.

"Dès le lever du jour la ville change de mains. Les C.R.S. sortent de leurs tanières et envahissent fièrement. De 6 heures à 6 h 45, sous les fenêtres de notre chapelle, les haut-parleurs interdisent d'ouvrir les volets et de mettre le nez dehors.

7 h 30. - Sous ma fenêtre et mes volets grands ouverts, un C.R.S. ne dit rien. Il scrute avec ses jumelles les terrasses du quartier et avec son sifflet fait rentrer les curieux.

9 h 20. - Soixante C.R.S., mitraillettes et revolvers au poing cette fois-ci font une entrée très remarquée. Quelques-uns sont des Toulousains de l'autre jour, la plupart sont de l'Est et plus nerveux. Ils sont ici depuis deux mois et ils en ont plein les bottes. Ils ont été attaqués dernièrement par l'O.A.S. à leur caserne de Dar-Belda et ont eu des morts et des blessés. Un de ceux-ci, rescapé de l'affaire, dit qu'il faut les comprendre si dans leur énervement ils ont tiré 5 000 cartouches sur l'immeuble d'en face. Je veux bien le comprendre, à condition qu'il admette à son tour que l'immeuble en question n'est pas mieux disposé pour autant à crier: "Vive le Gouvernement." Plus épineuse devient la conversation quand il me demande brusquement si ma charité chrétienne irait jusqu'au droit d'asile. Je lui réponds que j'en ai moins fait pour l'O.A.S que mon confrère l'abbé Davezies pour le F.L.N., que donc il n'y a même pas compensation. Et je lui raconte mes souvenirs d'enfance sur l'hospitalité donnée en 1943 dans les couvents de France aux membres du gouvernement alors "illégitime" d'un certain général De gaulle. Il me rétorque, furieux: "C'était pour la Patrie." Et je conclus aussi sèchement: "Et maintenant, c'est pour quoi?" Pendant ce temps, un confrère fait un cours en règle à un autre groupe sur les conditions d'illégitimité d'un gouvernement. Et un autre leur souhaite aimablement un prompt retour en métropole avant d'être contaminés par le si contagieux virus "Algérie Française" qui fait des ravages dès qu'on l'approche.

Ainsi édifiés, ils fouillent la maison de fond en comble, ouvrant tout, enfonçant une cloison de soute à charbon, passant tout au crible, retournant le jardin avec des bêches, sondant les murs à grands coups de crosse. L'un d'eux trouve un plan d'Oran, d'origine militaire, et fait toute une histoire. Un autre finit par lâcher: "Nous savons que vous cachez des armes et nous les trouverons comme on en a déjà trouvé jeudi dernier." Ils doivent faire allusion au malheureux pistolet trouvé chez nos voisins. Ma foi, cherchez donc. Mais voilà que dans les déguisements de la salle de théâtre ils trouvent sept uniformes militaires et miteux de tous les âges ... dont un de vague C.R.S. et un vieux képi. Aussitôt, ameutement, officiers, enquête, saisie et décharge officielle de ces vieilles redingotes kaki. Comble: Dans un réduit voisin, des boîtes de lait en poudre ... C'est un dépôt des Conférences de Saint-Vincent de Paul. On les ouvre toutes.

Toute la ville dira ce soir qu'on a trouvé un stock formidable chez nous. Ils ont installé des fusils-mitrailleurs sur la cour et sur les terrasses des voisins, et les enfants, une cinquantaine, jouent au milieu. Ils visitent toutes les chambres, dortoirs et classes très à fond, regardant livres et cahiers. Ils ne trouvent rien, pas un tract ... Cependant ils en ont, pris chez des voisins sans doute, et qu'ils lisent en cachette. Tous disent, en douce, leur lassitude. En douce aussi, je leur dis pour les consoler que ça leur sert au moins de répétition pour en faire peut-être bientôt autant à Paris et à Toulouse quand les communistes y bougeront trop. Ils n'y croient pas et l'un d'eux me crie brusquement "Si ça continue, je vais me mettre en colère." Un autre me sort de grandes tirades de Karl Marx et Lénine, si grandes et si XIXe siècle que je lui avoue tout de suite ne rien comprendre à cette langue. Bref, le climat est plus tendu que la première fois. Ils fouillent donc pendant une heure et demie et sonnent la retraite à 11 heures, très déçus de n'avoir rien trouvé. Il semble qu'ils soient aujourd'hui venus sur renseignements, n'ayant fait que quelques maisons suspectes ... J'ai compté, dans notre petite rue, bout à bout, quinze grands cars de C.R.S. et deux automitrailleuses. Cela, à l'intérieur d'un vaste périmètre ceinturé par l'armée, où tout était fermé, évacué et désert. Nous sommes fichtrement redoutables ...

A midi, fin du bouclage. Ces messieurs s'en vont. Les gens sortent et papotent. Nos sept déguisements sont déjà transformés en "une tonne de matériel militaire." A 14 heures, ils seront "tout le dépôt de l'Intendance". Et c'est sans doute cette prise formidable que nous resservira la radio officielle à 20 heures.

Cherchant toujours des indices pour leurs maris, madame B. tente de contacter un chef F.L.N. et madame G. paye deux fidèles serviteurs pour aller s'enquérir en Ville Nouvelle.

L'O.A.S. devrait obliger les gens à faire la sieste. Dans notre guerre, les nerfs sont un facteur essentiel. Même un C.R.S. ce matin me disait en confidence ne plus pouvoir entendre sans sursauter une porte claquer ou quelqu'un taper dans ses mains.

Le bruit court ce soir qu'on aurait retrouvé trois corps égorgés et exsangues dont ceux de M. G; et de son beau frère. Le responsable de la Croix- Rouge demande qu'on lui signale personnellement les disparitions et enlèvements. Il fera chaque dossier en trois exemplaires pour Alger, Paris et Genève. Beaucoup de ces plaintes se "perdraient" dans les bureaux de la préfecture. Les gens passent l'après-midi à commenter les fouilles du matin. On aurait arrêté le boulanger et la femme du vétérinaire de la rue voisine. Plusieurs sont accusés (au hasard ou sur renseignements?) d'avoir participé à la fusillade de jeudi dernier qui avait été si vive. Il semble pourtant qu'aucune arme n'ait été trouvée cette fois-ci dans le quartier. Depuis qu'on nous avait promis ces foudres, tout ce qu'il y a d'important dans la ville, comme choses ou comme gens, avait eu le temps de se mettre à l'abri ou au large.

Michel de Laparre, "Jopurnal d'un prêtre en algérie". 

En avril 30.000 personnes ont quitté l'algérie, portant à 66.000 les départs depuis le début de l'année.

Parmi ces départs, celui du lieutenant Youssef ben Brahim et de sa famille, qui se refugient dans une ferme de Dordogne que le banquier Wormser met à disposition des harkis. Youssef était l'adjoint du lieutenant georges Grillot, le chef du fameux commando georges.

En Avril, il y a eu 184 enlèvements d'européens (du 17 au 30, soit en 13 jours il y a eu 154 enlèvements ), un chiffre reconstitué à partir des documents retrouvés dans les archives.