Le ton comminatoire de Salan et le contenu de ses décisions s'expliquent par d'autres raisons que la question propre des maquis. Le "Mandarin" se sait mis en cause et reçoit le 6 avril une note sans aménité signée des trois colonels, Godard, Vaudrey et Gardes. Ils y dénoncent "de multiples et incessantes interférences dans l'exercice du commandement" lesquelles ont "abouti à une situation qu'il est indispensable de redresser sans délai, d'une façon nette et définitive". Très concrètement, les colonels estiment "devoir exiger" que Salan applique son action "au seul échelon national", qu'il leur donne "délégation avec les commandants de région pour orienter et diriger l'action en Algérie" et "voix consultative dans les questions intéressant l'ensemble de la cause" qui leur est "commune". Sur ce dernier point, ils réclament en particulier d'être associés au choix des nominations et de voir "défini[s] au plus tôt les objectifs que nous poursuivons dans le cadre d'une plate-forme generale".
L'aveu impuissance est ici flagrant et l'OAS semble s'apparenter sous leur plume à un bateau sans gouvernail. Il en faut davantage pour démonter le " Mandarin" qui justifie sa confiance dans les capitaines et Susini en mettant en cause leurs compétences et en les dressant les uns contre les autres: "les instructions" qu'il s'est "obligé de pratiquer jusqu'à [leurs] échelons directement subordonnés ne sont que la conséquence des difficultés" que les colonels auraient "eues pour exercer valablement leur commandement". Et Salan d'ajouter perfidement que Godard lui aurait fait part "de l'impossibilité pour Vaudrey d'exercer son autorité", de même que Gardes. Surtout, Salan met en cause les modalités de l'organisation de la manifestation du 26 mars: "Je fais une mention particulière, au passage, quant à la manière dont a été montée la manifestation du lundi 26, contrairement à toutes les instructions que j'avais données sur ce plan. J'en ai certes été informé par un tract dans ma boîte aux lettres et je vous rappelle qu'elle s'est soldée par un bulletin de victoire avec 50 morts et 150 blessés parmi la population civile." Au niveau des responsabilités, Salan pointe d'abord celles des colonels: "Ni les uns ni les autres n'avez jamais cru devoir me rendre compte ni même m'informer des actions entreprises, pour la simple raison que vous-mêmes n'avez jamais été en mesure d'exiger de vos subordonnés qu'ils vous tiennent au courant. C'est là une carence que nul ne peut nier. Il est vrai cependant que ces mêmes subordonnés étaient abondamment servis, à la place d'ordres, d'une documentation politique de premier plan et de commentaires avertis sur les articles de la presse mondiale".
La hargne de Salan est visible mais elle ne décourage pas Godard qui tient à mettre les choses au point, notamment par rapport au maquis de l'Ouarsenis. Il lui écrit le 9 avril. Si le ton se veut respectueux, les condamnations et les mises en cause sont sans appel. Pour ce qui est de l'Ouarsenis, Godard balaie les vues de Salan et lui assène des chiffres: "Vendredi soir (5 avril) il restait dans l'Ouarsenis une quinzaine d'hommes du "commando" et le fils de Boualem en cavale avec un petit groupe de gardes du corps." Selon Godard, "l'ensemble ayant échoué", il n'y a "pas [de] possibilité de relancer une affaire dans l'immédiat". L'affaire de l'Ouarsenis et l'instruction numéro 32 de Salan sont pour Godard l'occasion de régler des comptes et de mettre les choses au point sur les personnes: "Personnellement, je ne saurais admettre qu'en dehors de tout esprit d'équipe, ceux que vous avez appelés les jeunes officiers continuent à vous entraîner dans des aventures. J'ignore le rôle que joue actuellement Branca, mais j'estime qu'il a assez duré. Quant à Pérez, je constate que son action sur les musulmans qui sont dégroupés "blind" est notre propre condamnation. Il s'agit là d'ailleurs de la politique prônée depuis longtemps par Susini. Je m'y suis toujours opposé et aujourd'hui plus que jamais. Dans ces conditions, tout est donc à reconsidérer, y compris la constitution de notre état-major. (...) Estimant n'avoir la possibilité que de mener une guerre d'usure à l'égard des initiatives et des appétits de Pérez et constatant que le soutien de votre autorité me fait défaut, je vous rends compte que je ne peux qu'expédier les affaires courantes de la région d'Alger en attendant que vous preniez nettement position". Cette question du commandement est également posée par Gardes qui, dans son compte rendu précité sur l'Ouarsenis, a également dressé un constat lapidaire: "Depuis novembre, personne aux échelons supérieurs de l'Organisation n'obéit réellement plus à personne." Les adversaires désignés des colonels partagent le constat d'impuissance et de faiblesse de l'OAS. Jean-Jacques Susini écrit ainsi crûment à Sergent que les "possibilités de l'OAS demeurent très faibles sur le plan insurrectionnel et lui interdisent tout projet d'insurrection". Mettant l'accent sur la " médiocrité de
ses cadres: officiers supérieurs ou civils", il résume d'une formule décapante sa courte histoire: "En un an, tout était à faire, rien n'a été fait. Nous avons vécu sur les réserves activistes laissées pour compte par les années passées."
Que reste-t-il de commun aux dirigeants de l'OAS qui ne peuvent que constater, moins de deux semaines après la signature des accords d'Évian, que les deux leviers sur lesquels ils avaient fondé leurs espoirs, à savoir l'insurrection et les maquis, se sont effondrés et paraissent sans avenir? Il apparaît définitivement que si l'OAS peut s'opposer en détruisant, elle ne possède pas le ressort pour inverser le cours d'une histoire qui lui échappe et s'écrit sans elle. Au surplus, il apparaît que ses dirigeants sont profondément divisés sur les objectifs à atteindre et que les divisions sont nourries par les échecs pour lesquels les responsabilités des uns et des autres sont mises en avant. Le ton de certaines correspondances est particulièrement sec ainsi que l'illustrent des courriers de Godard à Pérez. Godard adresse au docteur un véritable ultimatum pour lui indiquer que la situation présente ("aucune liaison" avec lui) "ne peut pas continuer". Des changements radicaux s'imposent et Godard se montre comminatoire: "Tout dépend donc de toi. Il faut que je te rencontre d'urgence. Je désire également voir Achard, Branca et Murat pour leur fixer, si la chose est possible, des attributions précises et mettre un point final, au moins pour ce qui concerne Achard et Branca, à leurs activités désordonnées et dissolvantes. J'ai posé le problème, à toi de me répondre." Cette demande de clarification est générale, y compris lorsqu'il s'agit, comme l'explique Gardy, d'éviter de "polémiquer", "ce qui est fait est fait". Pour ce dernier, il est surtout "capital de préciser d'urgence les buts et objectifs que nous poursuivons, dans la situation nouvelle née des accords d'Évian et des événements des dernières semaines". Le constat dressé par Gardy est sans appel: "Il ne suffit plus d'affirmer: "Algérie française", intégrité du territoire national. Dans la dégradation actuelle, de tels objectifs sont devenus utopiques, au moins pour l'immédiat compte tenu de nos moyens. Il serait illusoire de considérer que l'OAS peut reconquérir l'intérieur de l'Algérie, ni même certaines fractions de l'intérieur. "Pour lui, la raison impose de "défendre ce qui peut être défendu avec des chances de succès, c'est-à-dire les grands centres du littoral à forte densité européenne, avec un hinterland à définir, proportionné à nos possibilités". Ces options illustrent la lucidité de certains des dirigeants de l'OAS sur les limites de leur action, même si elle ne diminue en rien leur résolution et risque d'accentuer encore davantage le divorce entre les figures de proue de l'Organisation. Paradoxalement, alors que l'implosion menace, ce sont les arrestations de dirigeants qui, en même temps qu'elles la décapitent, empêchent l'OAS Alger de se désagréger.
Pour l'OAS, le traumatisme de l'arrestation de Salan est profond. Dès le 20 avril au soir, Gardes adresse un court message manuscrit aux dirigeants algérois pour indiquer qu'une réunion pourrait être organisée par Godard et que ce dernier en attendant "prenne [la] direction des affaires". L'arrestation de Salan, pour un temps, a fait baisser les tensions comme le montre un petit billet de Godard à Susini où il décline une proposition de rendez-vous mais conclut par un "Amitiés" peu fréquent ces derniers temps. L'impossibilité d'une rencontre ne rend pas Godard inactif et il adresse, dès le 21 avril, une étude datée de la veille? précisant les nouvelles formes d'organisation et de fonctionnement de l'OAS.
Godard propose la création d'un comité composé de lui-même, Vaudrey, Gardes, Pérez, Susini, Gardy et Château-Jobert. Il serait dirigé par un président désigné par l'ensemble des membres et qui disposerait "en dernier ressort du pouvoir de décision". Il s'agirait pour ce comité de "diriger la résistance en Algérie" et "d'assumer le commandement de l'OAS en liant son action à celle des leaders de l'opposition en métropole". Pour Godard, cette réorganisation s'inscrit dans le cadre d'un recadrage de l'action de l'OAS visant à opérer un retour à davantage de discipline afin d'éviter le développement d'initiatives jugées intempestives et contre-productives. La question du projet est également posée. Godard prend acte de l'échec de la phase insurrectionnelle et dresse un état sans complaisance du poids des contraintes pesant sur l'OAS. Selon lui, le combat ne saurait cependant s'arrêter, car il ne peut être question de revenir sur le "principe de l'intégrité nationale et de l'Algérie dans la France". Cela impose de "s'opposer par tous les moyens à la réalisation du référendum" qui ne saurait déboucher que sur "l'indépendance, c'est à dire la perte de l'Algérie". Il faut dans cette optique rendre le référendum "impossible en sabotant sa préparation". Le projet de Godard est sur ce point détaillé. Au premier plan des nécessités, "organiser et armer la population européenne" pour qu'elle assure sa "sécurité" et son "autodéfense" en "marquant le FLN et si possible en le chassant". Dans le même temps, il convient, en s'appuyant sur "les organisations professionnelles groupées en Centrale intersyndicale et interprofessionnelle", de saisir le gouvernement du refus des "garanties" d'Évian et d'exiger soit des "garanties réelles", soit le "rapatriement immédiat de la minorité européenne et des musulmans attachés à la France". Pour faire avancer ces revendications et désorganiser en profondeur l'Algérie, une "grève générale de longue durée" est préconisée. Appuyée et coordonnée par les syndicats, elle doit "toucher les entreprises et, si possible, les administrations" [à défaut les fonctionnaires sont invités au "sabotage en multipliant les lenteurs, les erreurs, les absences visant à préfigurer, aux yeux des musulmans, l'aspect de l'Algérie indépendante privée des Européens, mais surtout à paralyser la vie économique et la gestion administrative du pays". Il importe également de "réduire au strict minimum l'embauchage de personnel musulman", et ce afin de "supprimer l'emploi donc le salaire". Il reste enfin à définir le rôle de l'action armée. Si la formule des maquis doit être abandonnée, les groupes armés clandestins doivent être développés pour participer à l'autodéfense, lutter contre le FLN et mener "des actions spectaculaires contre des personnalités ou des positions clefs de l'adversaire en s'attachant à détruire la documentation nécessaire à toute consultation électorale". Si ce dispositif ne donnait pas les résultats attendus, l'OAS conserverait selon Godard "une dernière carte", une "carte sérieuse". Il s'agirait de "déclencher dans les jours qui le précéderont [le référendum] une action insurrectionnelle généralisée s'étendant à l'ensemble de la communauté européenne pour tenter de tout remettre en question".
Loin de décourager le stratège militaire de l'OAS, les échecs de mars et d'avril, comme les arrestations, le conduisent à des scénarios jusqu'au-boutistes. La lutte armée de masse est à présent à l'ordre du jour, ce qui constitue à la fois le constat d'un échec de l'OAS qui s'avère incapable de se passer des civils non engagés dans l'organisation, et une forme d'aboutissement déjà repérable dans la volonté d'associer les civils au soulèvement de Bab-el-Oued. Pour la première fois, l'armée n'est pas prise en compte sauf pour adopter à son égard "une attitude de neutralité dans la mesure où cette dernière ne se fait pas l'instrument de la lutte anti-OAS". À l'inverse, les organisations syndicales sont ouvertement sollicitées et parties prenantes du projet puisque la grève générale "ne doit pas être menée ouvertement par l'OAS mais par les syndicats". Il resterait cependant à considérer la part réelle que les organisations syndicales, et en particulier leurs dirigeants, entendraient prendre à ce combat. Sur le papier, le projet est limpide. Ses possibilités de mise en œuvre semblent beaucoup plus délicates dans la mesure où les "cartels" étaient encore en gestation quelques semaines plus tôt. Il reste enfin pour Godard à savoir comment les autres dirigeants de l'organisation entendent réagir à ses propositions. D'un ton comminatoire, il a demandé "une réponse immédiate sous forme de OUI ou de NON".
Sur Alger, les propositions de Godard suscitent un débat profond. Jean Gardes, s'il répond globalement "oui", approuve le principe de la constitution du comité et l'accent mis sur la lutte contre le référendum, réclame également des mises au point et fait part de critiques. Le colonel tient d'abord à préciser ses positions sur la question des musulmans. Il faut selon lui "régler" la question de "l'action contre les musulmans à Alger qui conserve encore son aspect aveugle". Il y a, selon Gardes, des "divergences de conception de la lutte". Plus largement, il souhaite "conserver réellement à nos côtés, dans certaines formes d'action et dans les opérations ouvertes, le maximum de musulmans". Le patron de l'OM est catégorique sur ce point: l'OAS ne saurait "ni laisser tomber ou paraître laisser tomber des hommes qui ont payé et vont payer plus encore leur fidélité à la France ni abandonner délibérément le support psychologique constitué par l'appui des musulmans qui ne veulent pas du Fell, même si cet appui n'est que trop platonique, trop peu engagé". D'autres critiques de Gardes portent sur "l'insurrection généralisée" préconisée comme ultime carte à laquelle il ne croit pas et qu'il assimile à un "acte de désespoir sanglant". Il est en particulier "formel" pour Alger: "Quels que soient les progrès réalisés dans l'encadrement de la ville", il ne pourrait s'agir que "d'une action de groupes, du type désespoir, que le pouvoir gaulliste et le Fell, alliés, n'hésiteraient pas à noyer dans le sang des derniers résistants, voire d'une partie de la population".
Les oppositions les plus nettes émanent de Pérez. Comme à son habitude, le patron de l'ORO porte le fer dans la plaie et entend répondre aux "griefs sérieusement exprimés" à son égard. Pérez considère avoir "été sciemment trompé et manœuvré" par Godard avec lequel il aurait établi au cours d'une réunion entre eux-mêmes et Vaudrey un tout autre projet que celui à présent proposé et que, dans ces conditions, Pérez "refuse ". L'opposition entre Pérez et Godard est une "opposition sur le fond et l'esprit". Pérez rejette à la fois l'option syndicale telle qu'elle est définie et met en avant un bureau d'action syndicale clandestin qu'il a constitué et qui rassemble des "éléments fermes". Le cartel intersyndical doit se plier à ses directives et accentuer la pression sur les fonctionnaires qui "pour la plupart ne pensent qu'au dégagement et au retour en métropole dans les meilleures conditions possibles": "raidir" est son maître mot. Il en va de même pour ce qui concerne les musulmans: les faire disparaître de la ville européenne pour "interdire à Si Azzedine la mise en place de son dispositif policier" ne serait possible en l'état que par le terrorisme: "Si l'on veut nous interdire le terrorisme, il faut plier bagage et envisager un dégagement progressif mais total." Quant à la lutte contre le référendum, Pérez entend la mener mais la considère comme sans issue: "Nous ne réussirons pas à empêcher le scrutin d'autodétermination et nous verrons naître l'Algérie indépendante sous l'autorité d'un gouvernement FLN." L'action insurrectionnelle généralisée est balayée d'un trait de plume: "C'est un rêve." La seule chose à faire est donc "d'assurer la protection des personnes et des biens des Français de souche européenne" et de "préserver notre potentiel révolutionnaire terroriste, syndicaliste, économique, politique pour remettre constamment tout en question jusqu'à ce qu'une véritable opposition se crée enfin en métropole". S'il est aux antipodes de celui de Godard et de certaines préoccupations de Gardes, le constat dressé par Pérez n'est pas dépourvu de réalisme, sauf pour ce qui concerne la métropole au sein de laquelle on voit mal quelle opposition sérieuse pourrait émerger au printemps 1962. Les analyses de Pérez conditionnent une autre organisation que celle préconisée par Godard. Non seulement elle restreindrait les prérogatives de ce dernier, mais elle entérinerait une forme de séparation entre civils et militaires. En effet, travailleraient "sous l'autorité" de Godard, Vaudrey, à la tête d'un "réseau purement militaire", Gardes en charge d'un bureau musulman considéré comme "un Front musulman anti FLN de quelque teinture politique qu'il soit", et un responsable financier. En revanche, un "organisme révolutionnaire civil" dirigé par Pérez et Susini s'occuperait "en association" avec Godard de l'action psychologique et de la propagande, de l'action syndicale, de la mobilisation sur Alger-Ville, du bureau Appui et de ravitaillement interzones, du terrorisme et du BCR civil. Pour couronner l'ensemble, un conseil national de la résistance de la région d'Alger devrait voir le jour et être composé notamment des responsables précités ainsi que du responsable du bureau d'action syndicale et de celui du bureau d'action. L'équilibre entre militaires et civils serait de nouveau rompu, au profit des seconds et notamment des proches de Pérez. Pour Godard, une telle organisation est tout simplement inacceptable.
Il lui faudrait, pour bien évaluer la situation connaître la position de Susini. Or, ce dernier ne lui répond pas, ce qui l'exaspère: "Je suis arrivé aux limites de la patience et je vous somme de me répondre par OUI, NON ou MERDE." Et d'ajouter: "Les deux dernières réponses auraient pour moi l'avantage de me permettre de reprendre ma liberté d'action que seule la Cause qui nous est commune m'interdit d'adopter jusqu'ici." Le silence de Susini ne signifie pas une mise en retrait de ce dernier. Le 24, il a rencontré Gardes et les deux hommes ont évoqué la question du développement du rôle des musulmans dans la lutte, ce qui a conduit le patron de l'OM à lui adresser, sur la base de cet échange, un petit compte rendu. Par ailleurs, Susini, commentant l'arrestation de Salan et de Degueldre à Sergent, expose sa vision de l'OAS Alger. Ces deux pertes sont jugées très graves par le responsable de l'APP qui voit en Delta et dans "le vieux" deux piliers essentiels de l'OAS en Algérie: l'arrestation du "Mandarin" signifie "la disparition du régulateur, du fléau de la balance".
Pour comprendre la position de Susini, il faut souligner qu'il se considère comme le troisième pilier de l'OAS, aux côtés de Delta et Salan. Delta, grâce à "la forme parfois très audacieuse" qu'il a su donner à "l'action", Salan par "son nom et son bon sens" et lui même par "le grossissement et la déformation de la propagande" auraient "bâti une image virtuelle que la réalité n'a pas rejointe". Pour expliquer un tel échec de l'OAS, Susini met en avant "la médiocrité de ses cadres: officiers supérieurs ou civils". Si aucun nom n'est cité, l'état-major est en ligne de mire: "Le sentiment ne suffit pas en matière de révolution. L'instinct ou la formation intellectuelle sont indispensables et tous deux font tragiquement défaut à la plupart des hauts responsables." Fort de telles analyses, Susini n'est nullement disposé à passer sous les fourches caudines de Godard ou de Pérez. Il se tient donc tactiquement en retrait en sachant qu'il ne peut perdre sa place dans le futur état-major quelle que soit l'organisation retenue. En attendant son heure, il active ses propres contacts, suit de très près l'évolution générale et prend la mesure des tensions existant sur Alger, au nombre desquelles on relève "une grave dissociation entre civils et militaires" et un "problème de la hiérarchie et du commandement (...) de plus en plus difficile à régler [tant] les divergences [sont] profondes sur le plan tactique et politique".
Si sur Alger Godard n'a pas reçu toutes les réponses espérées, il peut compter sur la fidélité de Gardy appelé à devenir le futur patron de l'OAS Algérie et qui lui a fait part de ses observations dès la réception de son texte. Il se situe sur la même ligne que Godard quant aux objectifs, en particulier pour ce qui est de "s'opposer à tout prix à la préparation [du] référendum". Il se rallie également à l'idée d'une action doublement menée par l'OAS et les organisations syndicales. Comme ceux de Godard, ses plans font bien peu de cas de l'autonomie, toujours préservée, des organisations syndicales, en particulier non communistes. Gardy n'en considère pas moins le problème résolu: "Convenablement orientées, (...) sans avoir à se déclarer OAS, [elles] devront agir en fait selon les consignes de celle ci." Complétant le projet de Godard, Gardy insiste sur l'importance du CNR, à l'échelle globale mais aussi au niveau des trois régions de l'Algérie (Alger, Oran, Constantine), qui doivent chacune accueillir un CNR ayant "une existence effective et active", composé "des personnalités les plus valables et déterminées". En termes plus précis, Gardy préconise pour l'Oranie (où il s'est installé en remplacement de Jouhaud) la "création autour d'Oran d'une entité territoriale totalement soustraite à l'autorité pseudo-légale actuelle" qu'il qualifie d'"État autonome". Cette "entité territoriale" devrait réunir cinq caractères, bases d'une future charte constitutionnelle: "Attachement à l'Occident, à la culture et au droit français, aux libertés fondamentales. Résolument antiraciste, admettant toutes les confessions, et notamment ouverte à l'admission des musulmans anti FLN comme "citoyens à part entière". Détermination à l'adoption d'une politique vigoureusement sociale. Opposition farouche au FLN, au communisme et au gaullisme. Attachement à l'idée européenne." Gardy entend exiger de toute personne souhaitant résider dans 1'"État autonome" (qui pourrait inclure comme "périmètre minimum" Oran et Sidi Bel Abbes et, au maximum, inclure dans cet "hinterland" Perregaux, Mascara, Témouchent, voire Mostaganem et Relizane) un engagement "sur une profession de foi s'inspirant de ces principes". Si Gardy est convaincu de la viabilité de son projet qui consacre l'idée d'une sécession, au moins temporaire, refusée jusqu'alors par l'OAS, qu'en est-il en réalité? L'OAS, même si elle contrôle largement les quartiers européens d'Oran, peut-elle sérieusement envisager de dégager de la ville et de sa périphérie à la fois le FLN et les forces militaires et civiles de l'État régulier? Gardy, à défaut de poser le problème, le résout en tablant sur l'engagement qu'il "peut raisonnablement espérer" en faveur d'un tel projet d'une partie notable de la Légion et de petites fractions de l'armée, le reste de cette dernière étant réputé passif ou neutre.
Qu'en est-il dans le Constantinois? Les rapports qui parviennent à Alger sont pessimistes. À la fin d'avril 1962, la situation est jugée en pleine dégradation sur fond d'arrestations et d'emprise du FLN sur la zone. Un rapport signé "Benoît" ne cache pas l'absence de possibilités d'actions de l'OAS. À la question: "Quelles peuvent être nos réactions?", la réponse tombe: "Aucune à brève échéance", ce qui invite l'auteur du rapport à préconiser une forme d'"hibernation". Selon lui, l'OAS européenne, sur Constantine (il ne se prononce pas sur Bône), "est morte (ou plus exactement, elle ne peut être qu'un élément retardateur)". La seule option serait une "nouvelle formule toute musulmane", ce qui imposerait une alliance avec le MNA qui ne saurait se limiter au seul plan logistique (nombre de fusils) mais devrait prendre en compte le "côté psychologique" et donc l'influence sur les populations des ralliés potentiels. À lire "Benoît", les divergences sur ces plans entre les dirigeants du Constantinois, notamment entre "Conan" et "Prenant ", sont réelles. Que vaut cette analyse de "Benoît" et son pessimisme? La synthèse hebdomadaire de l'Igame de Constantine livre à cet égard différents éléments d'appréciation et en confirme bien des aspects. Si le nombre des attentats qualifiés d'"activistes" reste élevé (55 dans l'ensemble du département dont 19 jets de grenades ayant fait 2 morts et 21 blessés), les possibilités de développement de l'OAS en milieu européen semblent effectivement réduites. D'abord parce que l'emprise du FLN sur la zone donne aux Européens le sentiment que les accords d'Évian "demeurent lettre morte", ce qui conduit la majorité d'entre eux à aspirer à "retrouver en métropole une quiétude qu'elle ne croit plus retrouver en Algérie". Ensuite parce que l'arrestation de Salan a "jeté [la] consternation". L'OAS ne peut donc s'appuyer que sur les éléments les plus décidés, mais peu nombreux.
À la fin d'avril 1962, la réorganisation de l'OAS Algérie reste en suspens et Godard, une fois de plus, prend l'initiative de mettre en œuvre la constitution du comité directionnel de l'OAS : "le temps presse" et "notre boutique" est "actuellement dépourvue de gouvernail". Il s'agit d'installer une "direction supérieure de l'OAS Algérie", assurée par un "comité exécutif" (CE/OAS) présidé par Gardy et qui doit comprendre, outre ce dernier, neuf membres: un secrétaire général permanent, un secrétaire général adjoint, quatre commandants de région (Alger, Oran, Constantine et Sahel), un délégué auprès du CNRF, un directeur des Finances, un directeur de la Propagande et de l'Information. Le CE/OAS, réputé agir "en étroite liaison avec le CNRF", décide de "tous les problèmes de l'Échelon Algérie" et ce, à la majorité des voix de ses membres, le président disposant d'une voix double. C'est au secrétaire général permanent qu'il appartient, par délégation du CE/OAS, de traiter des affaires courantes et de préparer les réunions et les décisions du CE/OAS. Pour ce qui concerne cette dernière tâche, Godard prévoit qu'il soit assisté par un Conseil supérieur de la résistance en Algérie "constitué par des personnalités désignées par le secrétaire général permanent et représentatives des différentes communautés et des collectivités politiques, syndicales, économiques ou culturelles".
Ce nouveau projet de réorganisation de Godard appelle différentes remarques. Il marque une fois de plus chez le colonel un souci d'organisation et de structuration mais fait fi des attitudes et des positions de la majorité des acteurs, au-delà du cas des dirigeants de l'OAS Alger en désaccord profond avec lui. Un premier problème concerne la localisation du CE/OAS qui dans son esprit ne peut être qu'à Alger, considérée par le colonel dans une note légèrement antérieure comme "la capitale et le centre nerveux de l'Algérie", et ce au détriment d'Oran. Il reste simplement à convaincre les Oranais de passer sous la tutelle du CE/OAS. Rien n'est moins sûr au vu de la diversité des chemins qu'empruntent les deux antennes de l'OAS. Un second problème renvoie aux futurs membres d'un Conseil supérieur de la résistance en Algérie. Peut-on ainsi envisager sérieusement de considérer que ces derniers, s'il s'agit de bâtir un conseil supérieur représentatif (ce qui appellerait la définition de critères à cet égard), puissent se satisfaire d'être nommés par le secrétaire général du CE/OAS et de n'avoir qu'un rôle consultatif? En troisième lieu, même si ce n'est pas l'objet de son projet, il faut souligner une fois encore la propension de Godard à dissocier la structuration des objectifs alors que l'une ne peut aller sans l'autre. Son projet en l'état ne permet guère de discerner comment la structure projetée pourrait fonctionner au cours des deux phases retenues: mise en déroute du référendum et insurrection généralisée. Enfin, force est de constater que Godard veut effectuer un passage en force et soumet le projet à Gardy en son nom et ceux de Gardes et de Vaudrey. Il reste cependant les cas de Susini et de Pérez. Concernant le premier, Godard considère à raison son silence moins comme une abstention qu'un désaveu. Quant à Pérez, il est pour le moins curieux de voir Godard considérer que, "compte tenu de la lenteur de nos liaisons", il "n'a pu encore faire connaître sa position". Les réponses de ce dernier à l'idée de participer à une assemblée constitutive du CE/OAS à Alger sous la présidence de Gardy remettent rapidement les choses à plat.
Le 3 mai, Pérez écrit à Godard et se déclare "étonné de voir (...) faire état de [son] abstention" alors qu'il estime avoir "répondu aux dernières propositions par un refus motivé". Fort logiquement, Pérez renouvelle sa volonté de "séparation entre commandement d'organisations militaires d'une part, commandements d'organisations civiles d'autre part". La situation est bloquée. Durant la première quinzaine de mai, l'OAS Alger est coupée de la plupart des villes d'Algérie, à commencer par Oran. Les liaisons fonctionnent de plus en plus mal et Gardy, dans un courrier qui se veut une mise au point sur la situation interne de l'OAS, souligne qu'il a été "sans nouvelles d'Alger (et de l'ensemble de l'Algérie, hors de 600 - région d'Oran)" du 25 avril au 12 mai. Pour le général, la crise, "suraiguë" depuis l'arrestation de Salan, fait perdre à l'OAS "ses dernières chances" et "conduit tout droit à la catastrophe". Il n'est plus temps selon lui de tergiverser et de discuter les mérites de tel ou tel projet mais de sauvegarder l'unité de l'organisation et "l'étroite solidarité entre civils et militaires", ce qui le conduit à se rallier pour sa part aux propositions de Godard. Dans cette affaire, Gardy souligne qu'il "ne parle pas seulement en [s]on nom personnel mais engage l'ensemble de l'OAS Oranie". Il a en effet "pris [ ... ] l'avis des principaux responsables", lesquels "ne veulent [...] être liés qu'à une organisation cohérente et non divisée contre elle même" et capable de réaliser "l'unité entre civils et militaires". Gardy souhaite donc très vivement cet accord mais livre son analyse si l'on n'y parvenait pas: cela elle marquerait "la fin de l'OAS" et la "défaite certaine". Dans ce cas, il assure se "désolidarise[r] totalement de ce qui pourra être fait ou non à Alger" et ne s'en " mêle[r] en rien". Il lui faudrait alors mener en Oranie un "combat isolé".
Le message de Gardy trouve une OAS Alger en difficulté, voire en désarroi. Les messages demeurent sans réponse à l'instar de ceux de Gardes qui s'emploie depuis le 12 mai à multiplier les demandes pour voir se déclencher à Alger une grève illimitée dans les grandes branches professionnelles (ports, SNCFA, EGA) et ce, afin d'exploiter les conséquences sur l'opinion des mesures anti-OAS annoncées par Fouchet. Progressivement, un certain ressaisissement de l'OAS s'observe. Gardes et Susini se sont rencontrés et ont dissipé "certains malentendus". Ce n'est pour le premier qu'un préalable, car il demande à Susini de reprendre le contact "au plus tôt" avec Godard afin de permettre au colonel de "rassurer [Gardy] sur l'unité de l'organisation". Que signifie cette unité retrouvée? Est-elle réelle ou de façade? En fait, derrière le message rassurant à délivrer à Gardy se joue une autre partie où Susini est aux premières loges. Il s'agit de trouver une issue politique pour l'OAS Alger en explorant des contacts tant avec l'exécutif provisoire qu'avec le haut-commissariat. La situation de la Ville blanche est donc bien différente de celle d'Oran. Au jusqu'au-boutisme et au chaos se substitue progressivement l'idée d'un compromis possible.
Au coeur de l'OAS, Olivier Dard; ISBN 978-2-262-03499-3, qui exploite les "archives" de l'OAS, en fait celles de Susini
retour au 4.04.1962