Décembre 1956

 

page de garde du site

 

1 décembre 1.956 :

Deux tués, un blessé grave à Alger, dans trois attentats individuels.

Un tué à Fontaine Blanche.

Une bombe expose à Bou Hanifia, trois morts, tous musulman, dont un gendarme.

La général Salan, ancien commandant en chef en Indochine est nommé commandant en chef en Algérie par Mollet. Le général Coigny, qui avait l'oreille des gaullistes, et qui a tenté un véritable putsch avec Thomazo, est renvoyé dans ses rêves, mais il est furieux.

Un des tous premiers gestes de Salan (qui, ayant commandé en Indochine sait ce que guerre révolutionnaire veut dire) consiste à créer une structure de renseignement le C.C.I. qui regroupe tous les services de renseignement dépendant de l'armée, et coordonne les D.O.P. aux responsabilités locales.

 

2 décembre 1.956 :

Ami de Ben Bella, avec qui il s'est évadé en 1952 de la prison de Blida, Mahsas Ahmed Ali tente de soulever, au nom de son ami, la willaya 1 contre Abane Ramdane et le C.C.E., avec un succès modéré. En Juin 1957, en liaison avec le M.N.A. il essayera de faire avaliser par Ben Bella un projet différent de celui adopté à la Soumam, mais le projet n'aboutira pas.

A la mairie de Lyon, une delegation d'Oran est reçue par Edouard Herriot à l'occasion du jumelage des deux villes. Herriot rappelle que, fils d'officier, il a été élevé en oranie, près d'inkerman et il conclut "l'Algérie restera française! Il est imposible d'en douter, malgré les rodomontades d'un Nasser, malgré les menaces des soviets."

 

3 décembre 1.956 :

Rien.

 

4 décembre 1.956 :

A Kouba, deux gardiens de la paix en uniforme sont tués, deux passants blessés.

A Blida, un industriel.

A Tlemcen, un agriculteur.

 De gaulle écrit à Soustelle : Mon cher Soustelle,

Quand le bel exemplaire de votre ouvrage "Aimée et souffrante Algérie" m'est parvenu, j'avais lu déjà le texte et avec un extrême intérêt. Pour tout ce qui concerne le déroulement, les péripéties, des événements et de votre action, tant sur place que dans la Métropole, je tiens votre exposé pour aussi clair, aussi sincère et frappant que possible. En outre, vous écrivez très bien, ce qui ajoute beaucoup aux arguments. Je ne crois pas qu'on puisse contredire sérieusement ce que vous avancez, ni blâmer de bonne foi ce que vous avez fait.

Le résultat final, c'est une autre affaire, qui n'était pas de votre ressort. Une réussite française en Afrique du Nord, et notamment, en Algérie, exigerait une très grande politique. Action locale de vaste envergure pour aboutir à l'association sincère des deux principaux éléments. Action puissante et continue sur l'opinion en France pour la rassembler en vue de l'effort. Action déterminée à l'extérieur, allant, bien entendu, jusqu'à sacrifier au besoin le Pacte Atlantique. Et puis, de tous côtés, attitude telle que la France officielle apparaisse à la fois comme attrayante et inébranlable.

Le tout pouvant durer des années et des années sans changer de route. Il est trop évident que le régime est hors d'état de fournir une course aussi rude et aussi prolongée. Le monde le sait et le voit. Je crains donc que, pour le monde, la cause ne soit entendue et qu'alors, en raison de l'inconsistance du régime, elle soit plus tôt ou plus tard tranchée dans les faits.

A moins que le régime ne cède la place "in extremis".

Veuillez croire, mon cher Soustelle, à mes sentiments de fidèle amitié.

C. DE GAULLE.

Bien vu, mais Soustelle, imbécile, croyait que De gaulle sous entendait que lui, De gaulle, in extremis prenant la place saurait fournir une course aussi rude et aussi prolongée…

 

5 décembre 1.956 :

 Rien.

 

 6 décembre 1.956 :

Nombreux attentats individuels, en Kabylie et dans l'algérois. On note un gendarme, un officier des tirailleurs musulman, trois civils dont une femme.

Les 5 et 6 décembre 1956 à la ferme Cloître à Palat (Tiaret): Après la fin de la Grande Guerre (1914-1918), les colons qui avaient bien réussi, ne trouvaient plus de terres à acheter pour installer leurs enfants auprès d'eux, sur le Plateau du Mostaganémois, proche de l'embouchure du Chéliff (Bellevue -Aïn Tedelès -Belle Côte).

Certains ont alors acquis, à 150 km de là, des terrains de parcours dans la steppe, au sud et à l'est de Tiaret (plateau du Sersou). C'est une région située à 1000 mètres d'altitude, aux hivers rigoureux (-10°), sans arbre, et qui reçoit 300 à 400 mm de pluie par an. La spéculation agricole n'est pas tant la culture de l'orge ou du blé dur, bien aléatoire selon les années, que l'élevage extensif avec transhumance annuelle. Les troupeaux vont des pâturages spontanés d'hiver dans le sud, aux collines bordières du nord, moins calcinées l'été, où les moutons se nourrissent du chaume après la moisson.

C'est là que Serge Cloître (l'un des cinq petits-enfants de Louis Charles Cloître, arrivé de Grenoble à Bellevue en 1848 avec le 3e convoi des "Parisiens"), développa une exploitation sur une propriété mise en état de culture par son père. Plus de trente années d'efforts avaient permis à Serge d'arriver à une certaine aisance, dans sa ferme située sur la commune de Palat, à une douzaine de kilomètres au sud de Tiaret, près de la route qui menait à Frenda et à Mascara. Cette réussite et sa bonne intégration dans le milieu indigène firent qu'il resta serein après les premiers attentats de l'Est algérien (en 1954). Même les attaques simultanées, bien organisées et coordonnées de juillet et août 1955, très meurtrières, dans le Constantinois (mine de fer d'EI-Halia, plusieurs dizaines de fermes attaquées ou incendiées, avec meurtres d'Européens) n'ébranlèrent pas sa confiance dans l'avenir.

Mais la rébellion a continué à se propager lentement d'est en ouest. Les fellaghas bien conseillés sur le plan politique, armés et entraînés par l'Europe soviétique et l'Egypte, se sont organisés en un mouvement efficace. Fin 1956, l'insécurité atteint tout le pays, villes et campagnes, malgré le quadrillage du territoire confié aux rappelés (ceux-ci, il est vrai, ne sont pas préparés à ces actions de guérilla. ..).

A la tombée de la nuit du 5 Décembre, la ronde de sécurité effectuée par Serge avec ses chiens, n'a rien montré de particulier autour de la maison ni des bâtiments agricoles. Mais, peu après le repas du soir, les chiens s'agitèrent et on entendit un raclement alterné, presque musical qu'on n'arrivait pas à identifier. Serge prit son fusil et sortit avec ses chiens vers le sud où les bêtes aboyaient en direction de la route de Tiaret à Frenda, qui passait à guère plus d'un kilomètre de la ferme. Il laissa sa femme avec celle du commis (un Italien qui avait quitté la Tunisie à l'indépendance de ce pays), à la garde de celui-ci dans la maison barricadée. Avec le lâcher des chiens, le bruit s'était arrêté, et Serge, sans trop s'avancer, par prudence, rappela ses bêtes et renforça le blocage de toutes les issues.

Avec ces quatre adultes européens et les quatre jeunes enfants de l'Italien, il y avait aussi à l'intérieur, la jeune bonne arabe qui logeait depuis longtemps dans la maison et qui s'était attachée à ses patrons. C'était une azriya, une "femme libre , veuve ou répudiée, qui devait subvenir seule à sa survie. Elle était sortie par la cuisine quand Serge était parti avec ses chiens pour identifier les crissements, et se trouva soudain face à un fellagha qui lui ordonna de le suivre "sinon on te tuera avec eux", mais elle refuse, répondant "eux me font vivre, et au maquis, qu'est-ce que je deviendrais?".

Les assiégés prirent alors les dispositions prévues. Serge essaya, mais en vain, de téléphoner à Palat. Les portes et volets furent renforcés de planches épaisses ou de plaques de fer taillées à la dimension des ouvertures. La femme du commis italien et les quatre enfants (10 ans, 6 ans, et des jumeaux de quelques semaines) furent menés dans la pièce blindée, dotée d'une seule ouverture : une porte métallique donnant dans la cour intérieure. Cette chambre forte était située entre la demeure du patron et le logement familial du commis. De la maison principale, une fenêtre permettait de prendre en enfilade cette porte métallique, et d'en interdire l'approche.

L'attaque dura plusieurs heures. Serge envoya à plusieurs reprises des fusées de détresse qu'on aperçut depuis les hauts de Tiaret, à une dizaine de kilomètres de là. Les Unités territoriales (formées d'Européens de Tiaret qui étaient mobilisées 24 heures d'affilée, tous les trois ou quatre jours, pour patrouiller en ville jour et nuit, sous contrôle de l'armée française), qui connaissaient bien les lieux, localisèrent la ferme Cloître comme origine des fusées et des coups de feu. Ils voulurent leur porter secours, mais l'armée s'y opposa et, malgré ses half-tracks, elle ne sortit de Tiaret qu'au lever du jour.

Pour les fermiers assiégés, cette nuit de décembre était bien longue. Ils ne comprenaient pas qu'on ne vienne pas les dégager. Et le téléphone ne répondait toujours pas, ce qui les intriguait, car la postière de Palat, bénévolement et en veille continuelle la nuit, appelait deux ou trois fois par nuit, les fermes isolées pour s'assurer que rien de grave ne s'y passait. En cas de non réponse à son appel, elle donnait l'alerte à Tiaret. Mais cette nuit-là, c'était un remplaçant qui avait pris le poste de la standardiste, et il n'appelait pas, tout en restant près de son appareil pour répondre a un appel éventuel. Or, on constata le lendemain que les fils téléphoniques avaient été sectionnés par une chaîne jetée en travers de la ligne et que les fellaghas avaient tirée alternativement de part et d'autre jusqu'à la rupture. Après le milieu de la nuit, les tirs des attaquants s'intensifièrent. Sans doute une section de fells, en embuscade sur la voie probable de l'arrivée des secours, avait-elle rejoint les premiers assaillants. Il y eut parmi eux plusieurs tués ou blessés, car on retrouva le lendemain, des flaques de sang en plusieurs endroits vers le jardin et le talus d'un chemin encaillassé, entre l'habitation et les hangars à matériel.

Mme Cloître avait appris de son mari, l'été précédent, l'art de tirer. Et c'est calmement, en visant longuement, qu'elle faisait feu, comme un vieux troupier. Les assauts se faisaient presque sans temps d'accalmie, par petits groupes bien dirigés sur différents points, mais tout d'un coup, le sol à l'intérieur de la maison s'embrasa; de l'essence passée sous la porte avait été enflammée. Le mobilier ne tarda pas à prendre feu et les deux hommes et la patronne s'efforcèrent d'échapper aux flammes, en grimpant sous les combles au-dessus du plafond. Les trois rescapés commençaient à être désespérés, d'autant qu'une partie du plafond s'effondra devant eux et les flammes ronflaient, léchant jusqu'à la poutre faîtière. C'est alors qu'un jet puissant d'eau froide inonda le coin où ils s'étaient réfugiés et, s'écoulant vers le sol, neutralisa en partie le brasier du salon: le toit de la maison supportait un grand réservoir où l'on pompait l'eau du puits pour alimenter en eau la maison. Les tubes qui conduisaient cette eau étaient en plomb et ils avaient fondu au ras du toit, sauvant les fermiers d'une mort certaine.

Le jour allait pointer; les assaillants, assurés par le silence des armes des assiégés que ceux-ci étaient tués ou carbonisés, décidèrent de se replier avant d'être pourchassés. Au bout d'un long moment (ils craignaient une ruse des fellaghas), le couple Cloître et leur commis descendirent sur les débris fumants. La petite bonne arabe avait disparu au moment de l'incendie, mais quand les rescapés voulurent libérer de leur repaire la femme du commis et leurs quatre enfants, ils virent par la porte enfoncée, un spectacle qui leur coupa le souffle.

Les premières autos particulières des U.T. et une Jeep avec un officier arrivèrent à ce moment: la porte blindée arrachée des gonds et criblée d'éclats, soufflée sans doute par un paquet de grenades, laissait voir les murs de la petite pièce rougis par endroits jusqu'à un mètre de hauteur et, sur le sol, baignant dans leur sang, jetés en tas et en désordre dans leurs vêtements tachés de rouge, la mère et les enfants. Ils avaient tous eu la gorge tranchée et leurs corps ouverts du cou à l'entre - jambe, comme une carcasse à l'abattoir. J'avais vu des morts pendant la guerre de 1939-1945, douze ans plus tôt, mais rien qui ressemblât à pareille barbarie. Les rappelés, descendus du leur half-track, enfin arrivés avec leur grosse mitrailleuse "12,7", furent écartés des habitations et erraient entre la maison et les bâtiments d'exploitation en partie incendiés aussi. Les jeunes qui purent s'approcher du lieu de carnage revinrent l'air égaré, la face blême, au bord de l'évanouissement ou écrasés d'incompréhension.

Des amis de Tiaret, ou ceux de Palat, arrivés avec leur fusil de chasse, contemplaient les restes du matériel incendié et les moutons tous frappés d'un coup de baïonnette au ventre, et agonisant et bêlant autour de leur hangar. Accablés de stupeur par la vision des enfants, les colons s'agitaient. A l'accablement succédait la colère contre les militaires qui n'avaient pas voulu porter secours la nuit. Les ouvriers indigènes, témoins probablement passifs de ces tueries, ne se montraient pas, heureusement pour eux.

Georges Bonneau, dans l'Algérianiste.

 

7 décembre 1.956 :

A Alger, un sous brigadier de police est assassiné à son domicile, ainsi que sa femme et ses deux enfants.

Des terroristes en voiture tirent dans la foule, un mort, trois blessés .

A la rhégaia, un agriculteur assassiné par son homme de confiance.

A Ténés, un garde forestier.

A Sidi okba un capitaine.

A Aïn-Bessem, un caïd.

A Moliére, un chauffeur.

A Sidi bel Abbés, un entrepreneur.

 

8 décembre 1.956 :

Rien.

 

9 décembre 1.956 :

Rien.

 

10 décembre 1.956 :

 Rien.

 

 11 décembre 1.956 :

A Ténés, une infirmière et un jeune musulman assassinés.

A Novi, un surveillant des ponts et chaussée est grièvement blessé, son assaillant est tué.

A Oued el Alleug, un agriculteur.

 

12 décembre 1.956 :

A Azazga, un cantonnier sur son chantier.

A Burdeau, un agriculteur avec deux de ses ouvriers (musulmans).

A Birkadeim, le garde champêtre.

A Boufarik, un peintre.

A Alger, deux bombes explosent dans les cinémas Olympia et Donyasad, causant vingt blessés.

Recit d'un incident dans le sud oranais:

A près avoir occupé depuis le 24 juillet 1956 les postes de Chellala et de Bou Semghoun (Monts des Ksour-sud oranais) dans des conditions très difficiles de vie et de sécurité, ma compagnie de rappelés corses ( 9éme Cie du 2/30 RI) est relevée le 21 novembre 1956 pour rentrer en France, au complet, et être libérée. Le convoi qui vient de Mecheria pour les emmener, arrive avec 120 jeunes recrues, sans officier ni sous-officier. C'est impensable.

En attendant qu'une situation normale se rétablisse, il faut continuer à remplir au mieux les missions et survivre. Tous les jeunes sont rassemblés à Chellala et je leur explique la situation, puis je commence à désigner, sans les connaître, ceux qui rempliront provisoirement les fonctions de chefs de sections et de chefs de groupe et forme les 4 sections et le noyau de commandement. Les 1re et 2e sections resteront à Chellala avec le PC compagnie; les 3e et 4e sections iront à Bou Semghoun, à 30 km au sud, où le sous-lieutenant Orsini a été maintenu. Nos voisins les plus proches sont à plus de 100 km. Après que le convoi soit allé porter à Bou Semghoun les 2 sections de jeunes, il ramène à Chellala les 2 sections de rappelés et repart à Mecheria avec tous les rappelés qui manifestent bruyamment leur joie. J'ai donné au chef de convoi une lettre à remettre, dès son arrivée, au colonel Buffin, commandant le secteur de Meecheria, où je lui expose la situation de cette 4e compagnie du 588e Bataillon du train, notre nouvelle appellation, en lui demandant d'intervenir de toute urgence pour que le commandement du train répare son oubli et m'envoie les cadres nécessaires.

Le sous-lieutenant Michalet, un appelé qui vient de terminer sa formation d'artilleur antiaérien à l'école d'application de l'artillerie à Nîmes, est envoyé d'urgence par la voie aérienne militaire jusqu'à Chellala où je l'accueille. Quand je lui ai expliqué qu'il va aller prendre le commandement du poste de Bou Semghoun où il aura 2 sections de jeunes, sans cadre, qui viennent d'arriver et remplir les missions et les responsabilités qui seront les siennes il reste abasourdi. Le lendemain, avec une section et le mortier de 60 du PC de Chellala, et après explication au tableau des formations à adopter à l'endroit dangereux de la piste où il faudra faire 6 km entre les dunes, avec ma jeep et les 2 véhicules du poste, nous partons pour Bou Semghoun pour déposer le sous-lieutenant Michalet, le présenter à ses hommes, lui donner des consignes, et je rentre avec le sous-lieutenant Orsini pour qu'il soit libéré.

Les deux premières semaines se passent sans incident. Mais le chef rebelle de la région a vite compris quelle était la nouvelle situation au poste de Bou Semghoun et il se décide à frapper. Dans la nuit du vendredi 10 décembre il introduit dans le ksar une katiba (une centaine d'hommes bien armés) qui s'installe dans les maisons face au poste à une centaine de mètres et dans le centre du village où se trouve le puits d'eau potable. De gré ou de force les habitants doivent les loger et les nourrir sans modifier leur attitude ni leur habitude de vie.

Le samedi 11 décembre les militaires français vont le matin chercher une citerne d'eau potable sous la protection d'un groupe de combat et l'infirmier improvisé (il a passé quelques jours à Chellala avec le médecin auxiliaire Courtieux) qui prodigue tes soins aux habitants dans le bâtiment inoccupé de l'école. L'après-midi, une section avec le sous-lieutenant Michalet patrouille dans la palmeraie et la citerne vient chercher à la source de l'eau non potable pour les besoins de la cuisine et les travaux d'hygiène et de propreté - RAS. Dans la nuit du samedi, le chef rebelle met en place un dispositif qui lui permettra dimanche 12 décembre à 17 heures, d'attaquer à la fois les militaires qui se trouveraient à l'extérieur du poste (patrouille, corvée d'eau, travaux) et donner l'assaut au poste protégé par un mince réseau de barbelés et un blockhaus d'angle construit par les rappelés.

Mais les choses ne se passent pas comme il l'avait prévu. Les 2 corvées d'eau ont été faites le matin pour que l'après midi soit consacré aux travaux de propreté et d'entretien. Vers 16 heures un soldat demande au chef de poste l'autorisation d'aller chercher une montre qu'il avait donnée à réparer. " Venez à 17 heures avait dit l'horloger ". Avec 3 camarades, l'arme à la bretelle, les 4 soldats commencent à descendre vers le centre du village. Soudainement le ksar se vide de ses habitants et les portes et fenêtres se ferment. Le plus dégourdi des 4 soldats réagit immédiatement: " C'est louche les gars, dispositions de combat, on rentre vite au poste par le cimetière ". Les fellagas qui les guettaient ouvrent les volets et commencent à tirer. Au bruit de la fusillade Michalet fait rentrer tout le monde à l'intérieur du poste où ses hommes sont protégés par un mur en pierres de 2 mètres de hauteur; et chacun gagne son poste de combat au moment où le feu est ouvert contre le poste. Nos jeunes soldats ripostent et le feu sera entretenu pendant plusieurs heures. Des 4 hommes partis au village, 3 rentrent dont un blessé par une balle qui lui a traversé les deux fesses; mais il manque le jeune Michel Jego. Michalet part avec un groupe avec l'intention d'aller chercher son soldat manquant dans le cimetière mais, étant à découvert, la patrouille est prise sous le feu adverse. Le voltigeur de pointe, le soldat Robert Le Martelot reçoit une balle qui lui fracasse le fémur. Michalet tente de le porter mais ce n'est pas possible. Courageusement le blessé lui dit: " Prenez mon fusil et mes cartouches et laissez moi; vous viendrez me chercher quand il fera nuit avec une civière ". La patrouille rentre au poste et Michalet ne risquera plus de perdre des hommes car le cimetière est occupé.

* * *

Vers 17 h 30, le soldat Baron faisant fonction de radio à Chellala m'apporte affolé un message qu'il vient de déchiffrer venant de Bou Semghoun: "Poste attaqué, nombreux morts et blessés - Au secours". Puis aucun autre message n'arrivera. Je fais immédiatement transmettre au secteur le message suivant : "Poste Bou Semghoun attaqué et signale des morts et des blessés. Vous demande urgence secours. Intention de quitter Chellala avec une section pour atteindre Bou Semghoun par le lit de l'oued en marche forcée". Je réunis tous les soldats de mon poste pour leur expliquer la situation, mon intention de partir de suite avec des volontaires en marche forcée pour atteindre Bou Semghoun. je demande des volontaires. Tous lèvent la main. Belle jeunesse, braves soldats qui sont prêts à partir dans des conditions difficiles pour secourir des camarades en danger et peut-être risquer leur vie. Ils ont en eux le sens de l'honneur et de la solidarité. A 20 heures la section est prête et nous quittons Chellala dans la nuit. j'ai calculé qu'il me faudra 8 à 10 heures pour atteindre le but fixé, certainement épuisés à notre arrivée.

Nous sommes tous terriblement inquiets. Qu'allons-nous trouver en arrivant? Ou bien mes hommes ont été surpris et le poste aura été enlevé, et alors nous ne trouverons que des hommes égorgés. Ou bien ils ont tenu bon jusqu'à notre arrivée. A peine avons-nous fait quelques centaines de mètres, le sergent chef Ruel, chef de la section de commandement, arrive en courant: " Mon capitaine, mon capitaine, un message du secteur ". Je m'empare du message et lit: "Interdiction de quitter Chellala. Une compagnie de Légion va quitter Ain Serra et vous rejoindra à Chellala - vous partirez avec cette compagnie ". Je rentre au poste et nous commençons une longue et éprouvante veillée. j'estime que les légionnaires ne quitteront Ain Serra que vers 20 ou 21 heures. Ensuite il leur faudra 4 à 6 heures pour parcourir les 120 km par une mauvaise piste qui les amènera à Chellala. Ils ne seront pas là avant 2 heures du matin. 2 heures du matin pas de Légion, 3 heures, 4 heures, 5 heures toujours pas de Légion. Notre inquiétude grandit. Enfin un bruit de moteurs, ils arrivent. Il est 6 h 30 quand nous quittons Chellala.

En arrivant à Bou Semghoun tous les hommes du poste sont là pour nous accueillir dans la joie. Le sous-lieutenant Michalet nous fait rapidement le point de la situation et aussitôt le jour s'étant levé, légionnaires et appelés reçoivent les ordres pour fouiller le village et ses abords. Le soldat Michel Jego est retrouvé mort égorgé dans le cimetière et sur la piste j'arrive auprès de Robert Le Martelot étendu nu, couvert de sang mais vivant qui me dit: " Je savais bien que vous alliez venir me chercher". Et en attendant que l'ambulance et le médecin de la Légion arrivent, il explique: " A la tombée de la nuit les fellagas sont arrivés sur moi; ils m'ont déshabillé rudement pour emmener mes vêtements et équipements puis l'un d'eux m'a tiré 3 balles dans la tête. J'ai perdu connaissance et me croyant mort ils sont partis. Quand je suis revenu à moi je me suis aperçu que 2 balles m'avaient touché, sans pénétrer dans la tête, me faisant seulement des balafres. j'avais froid alors je me suis recouvert de sable ". Le médecin déclarera: " S'il a pu tenir 12 heures c'est grâce au froid (nous sommes le 12 décembre à 1200 mètres d'altitude), à son courage et sa volonté de survivre ".

Le ksar est vide, tous les habitants ont été emmenés par les fellagas avec eux dans la nuit en direction du massif du Bou Noukkta. Les jours suivants, le commandement déclenche une vaste opération sur le massif du Bou Noukta, sans trouver les fellagas; la population, surtout les vieux, les femmes et les enfants, est ramenée chez elle au ksar. Aucune exaction, aucune répression ne sera tolérée. L'arrivée de cadres sera accélérée les jours suivants et un half track radio avec une mitrailleuse 12,7 m'est laissé. En particulier, à Noël, est affecté à ma compagnie le sous-lieutenant Joseph Arzel, un officier remarquable qui a fait un séjour en Indochine et qui sort de Coëtquidan.

* * *

Ayant trouvé dans la veste de Robert Le Martelot une lettre récente de sa mère avec son adresse, le chef des rebelles de la région lui envoie le 15 décembre la carte suivante: " Ce jour quelque part en Algérie, c'est avec une profonde émotion que je me fais un devoir de vous aviser que votre cher fils est une victime de plus de MM. G. Mollet et R. Lacoste. Sincères condoléances. Mourad". Après qu'un prisonnier ait été égorgé et un blessé resté sur le terrain ait été achevé, on ne peut estimer qu'il s'agisse d'un acte humanitaire. On imagine l'émotion et la tristesse des parents de Robert en recevant cette carte alors qu'ils n'ont pas de nouvelles de leur fils. C'est seulement 4 jours plus tard qu'ils en reçoivent, Robert écrivant: " Etant malade j'ai été transporté à l'hôpital militaire d'Oran où je suis bien soigné; ne vous inquiétez pas ". Le 12 juillet 1957, Robert Le Martelot recevra la croix de la valeur militaire avec citation à l'ordre de l'armée, et le 12 novembre 1970 il sera décoré de la médaille militaire.

Général Paul Simonin (GR 120 et 195) dans La Charte mars avril 2007, organe de la federation d'anciens combattants andré-maginot.

 

13 décembre 1.956 :

A Bône, un employé communal, un juge et un employé sont assassinés.

A Oran, un chauffeur des PTT.

A Alger, un retraité.

A Darguinah, un garde champêtre musulman.

A Batna, grenade dans la rue, une passante tuée.

En tant que jeune MDL je fus rattaché au PDF du 1/12e RA stationné à Tiaret(Oranie).Je fus amené à vivre la fin de l'embuscade dirigée,tôt le matin du 13 décembre 1956,contre des GMPR à proximité du col des Monts de Frenda. Ceux-ci perdirent deux des leurs. Les rebelles ont laissé un tué sur place. Il était habillé comme tout soldat français. Je devais lui vider les poches et extraire, entre autres objets,deux médailles ovales représentant la Vierge Marie,objets qui furent remis à un lieutenant d'artillerie pour enquête. J'appris le lendemain par la presse que les médailles appartenaient aux deux jumeaux massacrés lors de l'attaque la nuit du 5-6décembre 1956 contre la ferme Cloître de Palat.

(reçu par internet, de l'interessé)

 

14 décembre 1.956 :

Le député Demarquet, poujadiste, qui s'est engagé (comme le Pen) blessé dans un accrochage.

4 tués à Alger, dans des attentats individuels.

 

15 décembre 1.956 :

 Le FLN inaugure une station de radio destinée à faire entendre sa propagande en algérie. Les militaires français la localisent par goniométrie en territoire marocain, dans une zone d'une trentaine de kilomètres de rayon. Avec l'accord du ministère de la défense (Morice), ils montent une première opération aérienne en mai 1.957 qui fut un demi succès car elle permit de mettre en évidence que deux postes émettaient en même temps.

En juillet 57, les émetteurs étaient éradiqués.

 

16 décembre 1.956 :

Les rebelles brûlent vives huit femmes et dix enfants au douar medrina, au sud de Tiaret.

Un poste de police est attaqué à saint- Eugène, un quartier d'Alger. Trois tués dont un passant et un policier musulman, quatre blessés dont une jeune fille de 17 ans.

Un assassiné au clos salambier.

Un gendarme à Tizi Ouzou.

Une jeune femme est pendue à Bouira côte à côte avec son mari. Avaient refusé d'aider le FLN.

Une grenade dans le hall d'entrée d'un cinéma à Boufarik, deux morts (une femme de 20 ans, un enfant de 6), 30 blessés, le terroriste, rattrapé, est lynché à mort par la foule, le Monde s'indigne du lynchage.

 

17 décembre 1.956 :

La femme d'un cheminot absent et sa fille de 19 ans massacrées à coup de hache à Sidi-bel-Abbés, après les mamours de rigueur.

 

18 décembre 1.956 :

Attaqué et blessé par un terroriste, un colonel en retraite l'abat à Boufarik.

Le neveu du maire d'Alger blessé.

Un retraité de 70 ans assassiné à Damiette.

Un agriculteur au Fondouk.

Un poissonnier à Oran.

Deux bombes explosent dans un café de saint Lucien, 5 militaires et 3 civils blessés.

Trois soldats sont tués et quatre autres blessés à Dar el Mizan.

Au total ce jour le FLN a fait 14 morts, 17 blessés et un disparu.

Salan prescrit (entre autre) dans sa directive générale numéro un de "poursuivre l'ennemi jusque chez lui", c'est à dire au Maroc ou en Tunisie.

 

19 décembre 1.956 :

D'une balle deux blessés, c'est le bilan d'un terroriste qui a tiré sur le gérant et sa vendeuse d'un magasin Bata à Alger.

Un car de voyageur est mitraillé sur la route (le F.L.N. interdit aux musulmans d'utiliser ces moyens de transports colonialistes) un tué, trois blessés.

Mandouze, prof de latin à la fac d'Alger, arrêté pour aide au FLN, remis en liberté.

 

20 décembre 1.956 :

 RAS

 

21 décembre 1.956 :

Deux agriculteurs enlevés dans le Constantinois.

 

22 décembre 1.956 :

Un agent de la compagnie des eaux d'Alger tué de deux balles dans le dos dans un H.L.M. où il relevait les compteurs.

Un assassiné à Belcourt.

Un autre à Batna.

L'armée accroche les rebelles en Kabylie et dans l'algérois.

 

23 décembre 1.956 :

RAS

 

24 décembre 1.956 :

Un géomètre tué à Batna.

Trois personnes à Blida, sans doute une nouvelle recrue enthousiaste qui a voulu faire mieux que le mort qui est le ticket d'entrée chez les rebelles.

Quatre attentats à la grenade à Constantine, 11 morts dont une fillette de 13 ans, et de nombreux musulmans.

Déraillement du train Oran- Colomb Bechar, dix morts, 4 cheminots et six militaires.

 

25 Décembre 1.956:

Un policier assassiné à Blida.

Un secrétaire de mairie à Texenna.

Un agriculteur à Mascara.

A Bône, quatre morts dont deux jeunes filles, trois blessés.

A Bougie, un homme et, deux enfants, la plus jeune a 6 ans.

A Alger le bachaga Aït Ali est victime d'une tentative d'attentat qui le blesse grièvement, ses gardes du corps abattent le terroriste. Aït Ali a été ensuite président du conseil général d'Alger, jusqu'à ce que les gaullistes le privent de son mandat pour mettre à sa place des beni oui oui.

Trois morts à Oran.

Soit une dizaine d'attentats 13 morts, quatre blessés.

C'est Noël pour les terroristes, ils profitent des jours fériés pour sortir.

 

26 Décembre 1.956:

Grève des traminots musulmans à Alger.

Coty gracie 5 terroristes.

 

27 Décembre 1.956:

Deux agents des eaux et forets assassinés non loin de Saïda.

Un bijoutier grièvement blessé dans son magasin.

 

28 Décembre 1.956:

Assassinat d'Amédée Froger, maire de Boufarik, président de la fédération des maires d'algérie, une des figures des pieds noirs. L'assassin, qui a agi en plein centre d'Alger réussit à s'échapper. Cet attentat est ressenti par la communauté européenne comme une déclaration de guerre, à cause du lieu, et de la personnalité du maire.

Un cultivateur blessé à Eugène Etienne.

Un coiffeur à Blida.

 

29 Décembre 1.956:

Lors des obsèques de Froger, au cimetière de saint Eugène, une bombe dissimulée dans les tombes (fort heureusement loin de la tombe où se déroule la cérémonie) explose. La foule entre en furie et se livre à une ratonnade que les journaux métropolitains comprendront beaucoup moins bien que les attentats. 5 musulmans sont tués, une vingtaine de voitures brûlées ou lapidées. De ce jour date le mot ratonnade, elégamment mis à la mode par le grand journal des grandes consciences, le Monde. ICI bonne synthése de la "Bataille d'Alger".

 

30 Décembre 1.956:

Quatre bombes dans quatre églises catholiques d'Alger, dont la cathédrale. Dégâts matériels.

Embuscade sur la route Blida/Medea, un conducteur de camion et deux automobilistes enlevés.

A Sétif les rebelles attaquent une ambulance, un capitaine et un civil tués.

Bombe à l'Arba, deux morts.

Un père de huit enfants assassinés à Sidi-bel-Abbés.

Guillotinage d'un terroriste à Oran.

 

31 Décembre 1.956:

 Une personne à Tizi Ouzou.

Un instituteur à Medea.

Le gérant de la station thermale et son épouse à Bou-Hanifia.

Une coiffeuse, par une bombe dans son salon.

Un cultivateur à Mostaganem.

Décidément les terroristes sont particulièrement actifs les jours de fêtes.

 En 1956, 2204 tués, 7599 blessés chez nous, 16513 tués, 1781 rebelles prisonniers.

136 condamnations à mort, 9 exécutions.

Le bilan depuis le début de l'insurrection s'élève à 21990 rebelles tués, et 4595 prisonniers. Nos forces ont perdu 2550 hommes. L'effectif ennemi est estimé à 19000 hommes,armés et 25000 auxiliaires. Malgré l'opposition à la décision de rappeler des classes, il n'y a eu que cinq ou six désertions de français non musulmans.

Les exactions rebelles en 56 s'élèvent à 30.455, record qui ne sera (sans doute) battu qu'en 1962 lors des divers règlements de compte. Rien qu'en décembre à Alger, 122 attentats dont 89 contre des musulmans. L'organisation montée par Ben M'hidi, en remplacement de Ramdane, tourne à plein régime.

 Le bulletin politique mensuel (document de l'armée) de décembre 1956 est le suivant :

BULLETIN POLITIQUE MENSUEL DÉCEMBRE 1956

(26ème mois de révolte )

L'année s'achève sur une extension de la rébellion en surface, qui explique la multiplication par trois environ du nombre des victimes civiles des terroristes, par rapport à décembre 1955. Qualitativement, la progression du terrorisme n'est pas moindre : armement meilleur, choix des objectifs. L'économie du pays est durement touchée. l'ALN s'organise, s'arme, s'instruit, recrute avec l'aide du Maroc et de la Tunisie.

Nos troupes, moins nombreuses que les mois précédents, mais bien adaptées, remportent des succès. l'ALN, en pleine réorganisation, se dérobe quand elle le peut.

Politiquement, le FLN travaille en profondeur en mettant à profit la direction de ses affaires. Sa trame, tissée selon le système marxiste des hiérarchies parallèles, a pour but de lui assurer le contrôle absolu du pays et de faire échec à nos réformes. Ses efforts pour l'organisation d'un syndicalisme musulman dévoué à sa cause obtiennent un succès certain, au moins dans l'Algérois. Sa propagande a fait de grands progrès.

La masse musulmane est fatiguée, terrorisée. Elle aspire à la paix. Notre impuissance à faire cesser le terrorisme est exploitée pour présenter la victoire du FLN comme la seule issue. Beaucoup de Musulmans souhaitent que nous démontrions le contraire.

La population citadine européenne se raidit. Mais la petite colonisation, ruinée et meurtrie, commence à déserter. Une même lassitude étreint les ruraux musulmans. Il importe de l'exploiter.

Colonel Paul SCHOEN